Défilé de fantômes et de vieilles recettes chez Vallaud-Belkacem

Ensortantdelecole : Face à l’horreur, on aurait aimé que nos dirigeants prennent la mesure de l’état de notre éducation nationale et se mettent autour de la table avec députés, enseignants, syndicalistes, etc, (sans l’UMP et les obsessionnels de l’autoritaire !) pour réfléchir à comment mettre plus de tolérance, d’amour, de respect de l’autre, des différences, plus de conscience critique aussi, philosophique… politique. Mais ça, évidemment, c’est utopique. Le sécuritaire, l’autoritaire, la morale, c’est plus facile. Apparemment.

Dans rue89

Défilé de fantômes et de vieilles recettes chez Vallaud-Belkacem

Bernard Girard
Enseignant en collège
Publié le 16/01/2015 à 15h24

Najat Vallaud-Belkacem reçoit, de gauche à droite, Xavier Darcos, Jean-Pierre Chevènement, François Bayrou et Benoît Hamon, le 15 janvier 2015 à Paris (Revelli-Beaumont/SIPA)

Avec l’invitation de Najat Vallaud-Belkacem à ses prédécesseurs de venir l’éclairer de leurs conseils, la question scolaire a pris un sacré coup de vieux. Un défilé de fantômes – Chevènement, de Robien, Darcos et quelques autres – a donné à la rue de Grenelle comme une odeur de naphtaline… et de rance.

Debout pour « La Marseillaise » !

S’expliquant ensuite sur RTL, la ministre de l’Education a alors fait part de quelques-unes des préconisations, sans doute inspirées par ces maîtres-penseurs :

« La question des rites et de l’autorité à l’école se pose. Il y a besoin pour les élèves de se reconnaître dans une communauté qui peut se matérialiser, pourquoi pas, par des rites. »

Mais de quels rites, de quelle autorité s’agit-il et pour quelle communauté ? C’est très simple, simpliste même : les élèves doivent se lever en classe en présence des adultes et savoir chanter « La Marseillaise ». Et c’en sera fini du terrorisme…

Sarkozy, c’est bien toi ?

L’obligation faite aux élèves de se mettre debout a dû rappeler aux enseignants quelques souvenirs cocasses, la ministre reprenant à son compte une promesse électorale de Sarkozy en 2006 : « Je veux une école du respect où les élèves se lèvent quand le professeur arrive. » Promesse restée dans les annales comme l’exemple classique d’un certain type de gouvernance, très prisée à l’Education nationale, qui consiste à promouvoir bruyamment comme nouveauté une pratique qui existe depuis toujours dans les établissements, prévue par la plupart des règlements intérieurs.

Dans le contexte actuel de communion nationale, de grand-messe collective – pardon pour ce vocabulaire si peu laïque –, ce rêve de l’école en blouse grise semble également partagé par la gauche et les représentants de la droite la plus dure, qui n’ont pas manqué d’en rajouter une couche avec deux propositions de loi venues de l’UMP :

  • l’inénarrable Ciotti demandant que soient privées d’allocations – une idée fixe chez cet homme – les familles dont les enfants ont refusé de participer à la minute de silence ;
  • une autre de Bernard Debré, exigeant « le port de l’uniforme et la présence des paroles de l’hymne national et du drapeau tricolore dans les classes des écoles de la République française ». Tout ça, sans doute, pour honorer la mémoire de Charlie Hebdo ?

Des dégâts du recours aux symboles

S’agit-il d’amuser la galerie et de détourner l’attention ? En partie, évidemment, mais les références obstinées aux symboles nationaux sont également le signe de l’incapacité de l’Education nationale à donner corps à l’idée de communauté éducative.

Car contrairement à ce que les propos convenus sur les hypothétiques bienfaits de « La Marseillaise » voudraient laisser entendre, cette dernière n’a jamais été absente de l’école et ses effets positifs se font toujours attendre : il y a trente ans déjà, Chevènement l’avait réintroduite au rang des symboles nationaux à connaître, avant qu’en 2005 la loi Fillon n’en fasse l’objet d’un apprentissage obligatoire et ritualisé, chaque élève étant tenu de la chanter « avec respect ».

Tous les programmes scolaires s’y réfèrent explicitement avec une lourde insistance, chaque ministre se croyant tenu d’en rappeler la nécessité, jusqu’à la dernière loi d’orientation (Peillon, 2013) qui a fait accrocher le drapeau tricolore – aux côtés du drapeau européen, ce dernier manifestement de trop aux yeux de certains – au fronton de chaque école. Cette présence forte des symboles nationaux, mais aussi de l’histoire nationale, surtout dans l’enseignement primaire, accompagne la vive crispation identitaire dont toute la société fait les frais, notamment depuis le calamiteux débat sur l’identité nationale voulu par Sarkozy.

Et plutôt que de se lamenter sur la menace « communautaire » dont l’école est supposée faire l’objet, les musulmans étant seuls ici nommément désignés, il serait sans doute plus judicieux de s’interroger sur les dégâts avérés qu’une approche aussi réductrice de la vie en société a pu provoquer.

L’absence d’un réel courage politique

Trente ans après avoir sévi à l’Education nationale (1984-1986), Chevènement était de retour dans les médias ces derniers jours, toujours avec les mêmes convictions rabougries, la même nostalgie pour un passé fantasmé, le refus ou l’incapacité de comprendre le monde d’aujourd’hui, les mêmes erreurs d’analyse martelées comme des certitudes :

« L’essentiel, c’est la transmission. Il faut apprendre à aimer la France à travers les grandes œuvres. Il faut rétablir le roman national. L’école n’a pas à refléter le miroitement de la société au jour le jour. »

Alors que l’essentiel, c’est l’éducation ; que l’école est dans la société et que l’amour de la France et de son roman ne peuvent en aucune façon être des prérequis pour faire grandir les élèves dans le respect de l’autre.

Car ce qui est en jeu, dans ce maelstrom malsain créé artificiellement autour de l’école par des médias et des politiciens aux idées courtes mais brutales, c’est quand même bien de savoir si l’école est capable d’accepter l’idée d’une communauté scolaire qui ne serait pas enfermée dans les frontières obsolètes et potentiellement dangereuses de la nation.

Soutenir, comme l’a fait Najat Vallaud-Belkacem que « La Marseillaise » serait la voie du salut révèle surtout l’absence d’un réel courage politique pour s’attaquer aux problèmes qui minent la société.

Publicités
Cet article a été publié dans Tout ce qu'il faut savoir sur l'Ecole. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s