Internet va-t-il terrasser l’Education Nationale ?

Dans Nouvelobs

Ensortantdelecole : Cet article est dangereux. Tout d’abord, Davidenkoff compare L’Education Nationale, service public, à Kodak, entreprise privée, pour annoncer la banqueroute prochaine de notre service public d’éducation. Déjà, il est proprement inconcevable pour moi de faire un amalgame de ce type, quand une entreprise privée recherche la productivité alors qu’un service public est au service de son public, sans souci de profits ! Les buts, déjà, ne sont pas les mêmes ! Comment pouvons-nous comparer l’incomparable ?? Ensuite, il enchaîne les poncifs sur le « mammouth » qui ne changera jamais, sur le conservatisme de l’Ecole française, etc, pour prouver que l’Education Nationale est en retard sur son époque. Tout cela est sensé prouver qu’elle doit vite se mettre au numérique afin d’éviter de « sombrer pour cause d’incapacité à épouser son époque ». Mais, si l’Ecole française est en retard, ce n’est pas la banqueroute qu’elle doit craindre, mais l’accroissement des inégalités en France, la montée de l’illettrisme, du repli sur soi, la peur de l’autre, etc, c’est bien au niveau émancipation des élèves, au niveau de ses valeurs, que se joue son statut. Il vaudrait mieux comparer l’Education Nationale et les pédagogies nouvelles. Se dire que Freinet parlait d’imprimerie, au même titre, peut-être, qu’on parle de numérique actuellement… et encore ! A réfléchir…

Cette thèse est dangereuse parce qu’on ne peut justifier l’utilisation du numérique à l’école, par le seul fait que l’Ecole serait en retard sur son temps ! Le numérique à l’Ecole doit faire l’objet d’un travail bien plus long et réfléchi (sur l’aliénation dans laquelle il nous entraîne, ses dangers en matière de fichage, sur ses dangers en matière de surfing, etc…) que juste être un appui à l’apprentissage. C’est tout un apprentissage en soi.

Surfer sur la thèse de « la lenteur à évoluer » de l’Education Nationale, (lenteur avec laquelle beaucoup de gens, de droite comme de gauche, des pédagogues, des réformateurs, mais aussi des « modernisateurs », etc, sont d’accord, mais pas pour les mêmes raisons), pour prouver qu’il faut donc l’adapter au système économique-capitaliste actuel, c’est toujours très facile. Le progrès peut être très néfaste. La modernité aussi. Tout dépend ce qu’on met derrière. Mais on a fait beaucoup de conneries au nom du progrès.

Tout est une question de mots : « moderniser l’école » (Sarkozy), « adapter l’école à l’économie » (Peillon), « changer l’école pour qu’elle soit en accord avec son temps » (Davidenkoff)… les comparaisons avec le système américain, les notions d »innovation », de « talents », opposées à d' »archaïsme » (le mot « syndicat » n’en est jamais loin), les notions d' »élitisme » à toutes les sauces truffent le texte de Davidenkoff…ou de celui qui écrit cet article, on ne sait plus à la fin !

Tout ça me conforte dans l’idée que dans la critique de l’école (comme partout d’ailleurs), il faut se méfier des mots qu’on emploie, et surtout de ceux employés par les autres, ceux ou celles qui sont dans les journaux, qu’on entend partout, tout le temps. Cette propagande médiatique est insupportable.

Oui, je dis moi-même qu’il serait pas mal que l’Education Nationale évolue, bouge, change… mais je parle de ses pratiques, de son fonctionnement profond qui irait vers l’émancipation des élèves, la vie en collectivité, la coopération, etc… Je dirais que l’Education Nationale a besoin de plus de moyens, qu’il faut apprendre à travailler avec les animateurs et avec tout le personnel de l’Education Nationale, y compris les parents, qu’il faut réouvrir toutes les écoles qui ont fermé ces dernières années, surtout celles qui sont en campagne, à la montagne, les classes uniques par exemple, car il y en a énormément qui ont fermé depuis l’époque Sarkozy, qu’il ne faut plus d’évaluations « nationales », qu’il faut arrêter les notes parce qu’elles sont un frein à l’apprentissage serein et heureux, qu’il faudrait un programme peut-être moins lourd, mais surtout étalé sur plusieurs années, sans exercer de pression sur les enseignantEs, et donc sur les élèves, etc…

Et ça, je ne crois pas que ce soit ce que prônent Davidenkoff et l’auteur de l’article du Nouvel Obs !

Allez, je vous le mets ci-dessous, bonne lecture :

Comme Kodak, l’ex-géant de la photo en quasi faillite, l’Education nationale pourrait elle sombrer pour cause d’incapacité à épouser son époque? C’est la thèse du livre « Le tsunami numérique ».

L’Education nationale en péril ? (JOEL SAGET/AFP) L’Education nationale en péril ? (JOEL SAGET/AFP)

Le livre « Le Tsunami numérique », publié chez Stock par notre confrère Emmanuel Davidenkoff, directeur du magazine « L’Etudiant », et chroniqueur à France Info, aurait tout aussi bien pu être titré  « Pourquoi l’école française risque de sombrer ».

Car ce livre est loin de se limiter à l’impact de la révolution numérique sur la façon d’enseigner, comme on pourrait le croire. Le numérique est un révélateur à la lumière duquel Davidenkoff se demande si le mammouth français va survivre, empêtré dans sa lenteur à évoluer.

L’internet ouvre une nouvelle voie d’accès de tous au savoir, qui remet en cause le dogme élitiste de notre système éducatif. « L’écosystème qui a converti en quelques décennies des milliards d’êtres humains au smartphone et à Internet a mis toute sa puissance de travail et d’innovation au service d’un objectif : réinventer l’éducation », résume l’auteur en introduction.

La France en est aux balbutiements

Nous allons apprendre autrement, et de plus en plus sans frontières. L’irruption des MOOCs (Massive online open courses), des cours en ligne gratuits, va obliger à réinventer la relation au maître.

Dans ces cours, les « élèves » se forment mutuellement via les forums internet. Apparaissent ainsi des universités numériques à l’image de Minerva University en Californie, ou des écoles numériques à l’instar de la Khan Academy.

L’internet va transformer certaines universités ou écoles en marques mondiales que se disputeront les meilleurs talents. « Dans ce domaine, la France, grandes écoles comprises, n’en est qu’aux balbutiements », estime Davidenkoff. Les films et vidéos font qu’aujourd’hui,

un adolescent français en sait plus sur la vie quotidienne d’une université américaine que sur ce qui se passe dans une prépa ou une fac française. »

Et l’Education Nationale, dans tout ça ? L’auteur la décrit entravée par ses archaïsmes, notamment syndicaux : « Partout dans le monde, l’école ‘à la papa’, celle de l’enseignement frontal et du psittacisme (‘fait de répéter comme un perroquet’), a vécu.

L’Education nationale et l’université le comprendront-elles à temps ? Tétanisée par la mythologie égalitariste, l’école n’a jamais su résoudre le cas des élèves issus des zones défavorisées, qui exigent une prise en charge réellement différenciée, mais surtout une façon de travailler qui ne colle pas avec l’actuel statut des enseignants, un corpus administratif datant de 1950, vaguement toiletté début 2014. »

L’auteur convient que ce problème n’est pas seulement français, mais il prend chez nous un tour particulièrement aigu.

Le « syndrome Kodak » : scénario noir pour le service public ?

Pour le montrer, Davidenkoff  développe un parallèle entre le destin tragique du géant de la photo, Kodak, et du géant français de l’éducation, l’Educ Nat’. Kodak était tout sauf en manque d’idées : cette firme a déposé 19.000 brevets.

Pourtant, elle a frôlé la faillite « pour avoir été incapable, en temps et en heure, de penser autrement ». Pour avoir raté le virage du numérique, Kodak a dégringolé de 140.000 emplois à 8.500.

Les menaces qui pèsent sur notre école ne lui vaudront sans doute pas un tel sort, mais le privé triomphe partout, observe l’auteur.

Le caractère outrageusement élitiste de notre enseignement secondaire et des prépas fait qu’ils ne sont performants que pour une minorité d’environ 10% d’élèves. Les 90% restants deviennent un marché toujours plus désirable pour le privé ».

Quand le patron de Free (et actionnaire à titre privé du « Nouvel Observateur ») Xavier Niel a proposé aux exclus de l’école de devenir des cracks du numérique au sein de son école gratuite 42, il a vu affluer 50.000 demandes de dossiers. Le groupe d’écoles privées Ionis Education totalise 20.000 étudiants dans 20 écoles ( Epita, Epitech, Sup Internet, ISG etc) C’est l’équivalent d’une université !

L’enseignement privé en plein boom

« Un jour les offres privées de formations gratuites ou low cost se multiplieront », pronostique Davidenkoff. La part du privé a crû de 50% dans notre enseignement supérieur entre 2.000 et 2010.  D’ores et déjà des centaines de milliers de jeunes de par le monde sont scolarisés dans des écoles financées par des fonds d’investissements et des fonds de pension.

« Ce qui apparait aujourd’hui en France comme une moindre mal creusera peut être la tombe du service public d’éducation dans le Supérieur. Cela pourra survenir le jour où les employeurs disposeront d’autres indices que les diplômes pour évaluer les compétences, où les cours des meilleures profs seront en accès libre et où le coût du privé baissera grâce au numérique : toutes ces évolutions sont en route », estime Davidenkoff

Une Educ Nat incapable d’encourager l’innovation

Il expose divers exemples d’immobilisme de notre école. Comme la pédagogie de « La main à la pâte » initiée par le Nobel Georges Charpak. Cette approche très pratique, ramenée des zones scolaires difficiles de Chicago dans le milieu des années 90, se révèle si efficace qu’un tiers des écoles primaires l’appliquent, à l’initiative de milliers d’enseignants, hélas peu soutenus.

« Qu’a fait l’Education Nationale pour promouvoir cette approche, former des enseignants, financer les intervenants extérieurs ? A peu près rien ! Le projet a été porté presque exclusivement par l’Académie des Sciences, y compris financièrement. Le problème de l’Education Nationale n’est pas de manquer de capacités d’innovation en interne, mais d’être incapable de les porter, de les encourager, de les récompenser ».

Pourtant les profs innovent à tous les étages

Pourtant, dans les faits, beaucoup a été tenté pour lutter contre l’échec scolaire souligne Davidenkoff.  Sauf que cela s’est traduit par des dizaines de dispositifs empilés au fil des ans qui « ont fini par éreinter les milliers de bonnes volontés : peu d’explications, pas de formation, peu de moyens, pas d’évaluation ».

Le tout donne la vision d’une machinerie à bout de souffle, qui n’a jamais su résoudre le cas des élèves issus des zones défavorisées. Les initiatives qui ont réussi en France n’ont jamais convaincu l’Educ Nat’ d’entreprendre les réformes qui permettraient de limiter la casse.

Pourtant des enseignants innovent, à tous les étages du système. Ils sont peut-être le seul espoir d’une institution qui semble incapable de se repenser. Et qui –pire- ne croit pas aux vertus de la formation :

un enseignant peut traverser 40 ans de métier sans jamais avoir actualisé ses savoirs et compétences, autrement que par des discussions avec des collègues. »

Des petites castes d’initiés bloquent le système

Pourquoi une telle inertie de la machine Education nationale alors que tant de profs sont prêts à bouger ? L’hypothèse qu’avance Davidenkoff est à la limite de la théorie du complot :

Il ne faut pas remettre en cause un petit business model qui permet aux castes issues de la méritocratie de prospérer, un modèle qui permet aux cadres dirigeants et hauts fonctionnaires et enseignants de protéger leur territoire en en interdisant l’accès aux non initiés. C’est une hypothèse que confortent toutes les études sociologiques ».

Autre accusé : le refus syndical des mesures d’exception « qui menacent notre dogme égalitariste ».

Vincent Peillon a amorcé un vrai changement

Ce livre n’est-il pas exagérément sévère pour l’Education nationale ? Il faut l’espérer. Et l’avenir le dira assez vite. Certes le Mammouth s’est réveillé tard, mais il bouge, en particulier au niveau des mentalités.

En 2012, l’enquête Profetic faite par le ministère auprès de 6.000 profs du secondaire avait montré que moins d’un enseignant sur quatre utilisait le numérique pour évaluer, communiquer ou donner des devoirs. Mais que 87% d’entre eux s’étaient formés au numérique par eux-mêmes, ou grâce à des collègues. Et que 92% estimaient que le numérique est un plus pour diversifier les pratiques pédagogiques et faire des préparations de cours.

Vincent Peillon a surfé sur cette tendance et inclus dans sa loi de refondation de l’école de juillet 2013 la création d’un service public du numérique éducatif. Il a assuré que les enseignants seront formés au et par le numérique dans les ESPE (Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation), et il a ouvert un site, M@gistère, pour la formation en ligne des 370.000 professeurs des écoles.

De son coté, Geneviève Fioraso a lancé une initiative d’envergure pour le développement du numérique à l’université avec la création de la plateforme France université numérique (FUN). Autant de signes d’espoir.

Par ailleurs nombre d’acteurs dans les grandes écoles qui ont développé des MOOCs s’interrogent encore sur les réelles conséquences de ceux-ci. « Personne aujourd’hui ne sait exactement quel business model sous tendra les MOOCs à l’avenir », affirme Bernard Ramanantsoa, le directeur d’HEC, qui a lancé une série d’expérimentations mais « souhaite rester très vigilant à moyen terme. Certains ont vu dans les MOOCs un risque de disparition des écoles de commerce d’ici 10 à 15 ans. Je n’y crois personnellement pas. »

Le signal d’alarme lancé par Davidenkoff est salutaire. Il propose une revue très complète des enjeux actuels du numérique dans l’éducation. Il n’est pas encore dit que le Mammouth ne relèvera pas le défi, mais reconnaissons que sa lourdeur ne sert pas son agilité.

En 17 ans, l’Educ Nat’ a épuisé 8 ministres, soit un tous les 24 mois : Claude Allègre,  Jack Lang, Luc Ferry, François Fillon, Gilles de Robien, Xavier Darcos, Luc Chatel,  Vincent Peillon… Tous ont proposé une réforme, tous sont plus ou moins sortis tête basse. Espérons que les réformes Peillon seront bien reprises  par son successeur. Bon courage, Benoît Hamon !

Patrick Fauconnier – « Le Nouvel Observateur »

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