Entretien avec Normand Baillargeon sur le «New Public Management» en éducation

Dans Voir ça Montreal

Entretien sur le «New Public Management» en éducation

8 avril 2014 12h15 · Normand Baillargeon

[Entretien accordé à Philosophie Magazine l’an dernier.]

1)   Récemment, le ministère français de l’Education nationale a fait valoir un projet de réforme de l’évaluation des enseignants qui s’inscrit dans une politique plus globale de « modernisation » du système scolaire français. Or, cette « modernisation » s’appuie en France sur les principes « gestionnaires » et « managériaux » du « New Public Management », avec le triptyque : décentralisation des responsabilités, gestion des ressources humaines et le contrôle de la qualité et de l’efficacité par l’évaluation. èPouvez-vous nous en dire plus sur ce courant anglo-saxon du « New Public management » appliqué à l’éducation ? Y a-t-il une philosophie derrière ce type de politique publique ?

R: Le « New Public Management » est apparu dès le début de l’ère Thatcher/Reagan et il est un élément non négligeable de l’arsenal constitué contre ce que, dans son rapport de 1975, la Commission Trilatérale appelait pudiquement, pour aussitôt le déplorer, le «surcroît de démocratie» affectant les pays industrialisés, ceci en raison des (trop) nombreux participants (cet euphémisme désigne l’immense majorité de la population) et de leurs aspirations[1].

On a ainsi assisté dans de nombreux pays (États-Unis. Canada, Australie, Grande-Bretagne, par exemple) à l’importation de modèles et de concepts de gestion du secteur privé pour  la gestion du secteur public avec le dessein de restructurer ce dernier en un «quasi-marché». Derrière la prétendue neutralité des techniques, des objectifs et des processus managériaux — comme la reddition de compte, l’usage optimal des ressources, l’évaluation des acteurs — les changements induits ou visés sont tout à fait considérables. Je pense qu’il est utile et éclairant d’en distinguer deux aspects.

Sur le plan économique, pour commencer, ils débouchent sur une pernicieuse forme de financement public de profits privés, notamment par le financement public d’une offre de service de plus en plus proposée et gérée par des firmes auxquelles ces services sont sous-contractés. Des idées comme celle de bons d’éducation, d’écoles à charte, de sous-traitance de services, d’imputabilité, d’évaluation des enseignants et de salaire modulé selon les résultats des élèves en sont des exemples. Au Québec, cela a pris récemment la forme de ce qu’on appelle des PPP, ou Partenariats Public-Privé.

Mais il y a plus, cette fois sur le plan politique et idéologique. Le service public était en effet une cible très consciemment visée par le néo-libéralisme naissant, et ce pour des raisons dont il n’était pas fait mystère : il est en effet un des lieux où peut encore exister une démocratie délibérative substantielle et où les gens sont capables de penser et d’agir selon des idéaux citoyens et collectifs et qui favorisent une participation du public qui va au-delà de cet ethos de la protection des libertés négatives des acteurs individuels que le néo-libéralisme nous propose comme seul horizon éthique et politique. Cette attaque contre  ce que j’appellerais cette fois l’ethos du service public est à mon avis au cœur du « New Public Management » et en constitue la dimension philosophique et politique dominante.

Transposée sur le terrain de l’éducation, cette philosophie implique que le système scolaire doive se penser et se gérer sur le modèle de l’entreprise privée, mais aussi et surtout que l’éducation doit désormais se concevoir comme visant l’adaptation fonctionnelle des individus aux exigences de l’économie, toujours saisies en extériorité et données comme décisives et indiscutables.

Les transformations de l’idée même d’éducation encore communément admise qu’impliquent de telles visées sont cependant si radicales qu’elles ont suscité d’assez vives résistances.

2)   Ce nouveau modèle « managérial » de l’école est souvent présenté par ses défenseurs comme relevant du « bon sens » et d’un certain « réalisme ». Finalement, ses fondements théoriques ne seraient-ils pas à chercher du côté de la philosophie « pragmatique » ?

R: L’appel au bon sens et au réalisme est une stratégie rhétorique courante des idéologues. Dans le cas de l’éducation, quand on examine de plus près les résultats obtenus, il est typique de constater que les promesses faites en leur nom n’ont pas été tenus : les coûts ne diminuent pas, la qualité des services n’augmente pas (quand elle ne décroit pas), tandis que le nombre de gestionnaires augmente et que l’on assiste à un transfert vers le privé du financement public.

Je ne voudrais cependant pas nommer «pragmatiques» les fondements théoriques de cette approche. D’abord parce qu’ils s’inscrivent parfaitement dans ce que, faute de mieux, il est convenu d’appeler le néo-libéralisme ; ensuite, parce qu’en philosophie de l’éducation, le pragmatisme désigne déjà une orientation majeure, celle de John Dewey, laquelle déploie notamment un efficace appareil théorique permettant de faire une solide critique de ce néo-libéralisme appliqué à l’éducation.

3)   Dans l’optique du New Public Management, l’école (comme tout service public) doit s’inscrire dans une logique de rentabilité, d’efficacité du système et d’adaptabilité aux exigences de l’économie. Quelles conséquences pour la conception de l’éducation et la transmission du savoir ?

R: Je suggère qu’on pourra commodément distinguer, parmi ces conséquences, celles qui concernent le contenu de ce qui est transmis, celles qui concernent les moyens de cette transmission et finalement celles qui concernent ses fins. Sur tous ces plans, d’importantes et révélatrices tensions apparaissent entre ce qui est promu par l’optique du New Public Management et une vision que j’appellerai simplement ici plus traditionnelle de l’éducation.

Sur le plan des contenus, la principale tension qu’on découvre tient à ce que l’éducation est classiquement entendue comme par l’appropriation de diverses formes de savoir ayant été historiquement développées et qui sont adoptées parce qu’elles sont intrinsèquement valables plutôt qu’extrinsèquement opportunes — que ce soit sur le plan social, politique ou, justement, économique, comme le prône en définitive le New Public Management. Les profondes transformations des curricula qui peuvent s’ensuivre sont dramatiques, depuis l’école jusqu’à l’université.

Sur le plan des moyens de cette transmission, on assiste, selon moi, à une étrange, inattendue et sur bien des plans funeste alliance entre certains thèmes chers à un certains progressisme pédagogique et ce que promeut le néo-libéralisme. C’est ainsi que des approches dites par projet ou que des théories dites constructivistes renvoyant le sujet à lui-même et à sa propre activité dans l’élaboration et la validation de son savoir, très proche de cet ethos néo-libéral dont je parlais plus haut, ont pu trouver un nouveau souffle à l’école, au détriment de méthodes et d’approches plus traditionnelles, et notamment d’instruction directe et systématique, centrées sur l’enseignant et qui ont fait leurs preuves.

Sur le plan des finalités, le développement de la pensée rationnelle et la constitution de l’autonomie, qui sont au coeur d’une vison plus traditionnelle de l’éducation entrent ouvertement en conflit avec la saisie en extériorité et jamais critiquée des exigences de l’économie qui donne pour horizon à l’éducation l’employabilité, la professionnalisation ou la qualification. La notion de compétence et son corollaire, l’approche par compétences, issus du monde des affaires et de l’industrie, liés à une vision instrumentaliste de l’éducation et promue par les États au sein d’institutions comme l’OCDE, sont sans doute les deux vecteurs principaux de l’assignation de ces nouvelles finalités à l’éducation et en nourrissent la vision «économicocentriste». La critique faite  de ces notions par Nico Hirtt me semble remarquable de pertinence et de justesse et je me permets d’y renvoyer. Il montre notamment comment elle s’inscrivent dans le contexte d’une économie néolibérale mondialisée et d’un marché du travail caractérisé par une grande instabilité et par une forte dualisation — cette économie réclamant à la fois des personnes ayant de fortes qualifications et des travailleurs aux compétences minimales pouvant accomplir des tâches simples et répétitives.

L’exemple de l’université est ici éclairant des dangers qui nous guettent. À mesure qu’elle renonce à son statut d’institution pour se penser comme une organisation, de vastes pans de la vie académique sont fortement menacés dans leur existence même dès lors qu’on ne les considère plus qu’à l’aulne  de la rentabilité ou de la préparation à l’emploi : c’est ce qui motive le récent cri d’alarme lancé par Martha Nussbaum à propos des humanités. La recherche universitaire est elle aussi très profondément transformée dès lors que ses objets sont définis par les besoins des acteurs économiques, que cette recherche est commandée et en partie financée par eux, qui exigent alors le secret sur ses résultats et réclament de se les approprier exclusivement.

4)    L’approche de l’éducation qui est celle du ministre français actuel de l’Education nationale insiste sur la nécessité d’un lien étroit entre l’école et le monde économique. Elle consacre une vision « utilitaire » de l’éducation… Est-ce nouveau ? En un sens, l’enseignement des sophistes reposait déjà sur les mêmes principes…

Suite ici…

Publicités
Cet article a été publié dans Tout ce qu'il faut savoir sur l'Ecole. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s