Toute politique scolaire doit s’adosser à un projet de société

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Toute politique scolaire doit s’adosser à un projet de société

Francis Daspe | Président de la Commission nationale éducation du Parti de Gauche

Faute d’un projet de société qui soit franchement de transformation sociale, toute politique scolaire est inévitablement vouée à l’échec. C’est à ce constat sans appel que le ministre Vincent Peillon se trouve confronté.

Et ce malgré une gigantesque campagne de communication pour faire croire que la rentrée s’est passée sous de bons auspices. Ou encore des contrefeux allumés ici ou là : les rythmes scolaires à l’imprévu effet boomerang, la révision des programmes scolaires désormais engagée.

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Francis Daspe, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche, est aussi Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et co-auteur du livre « L’Ecole du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éd. Bruno Leprince, août 2012). Il établit ici un premier bilan de l’application de la loi Peillon de refondation de l’école. Rue89

La racine du problème se situait dès le second paragraphe de l’exposé des motifs de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’Ecole de la République du 8 juillet 2013. Il y était indiqué que « cette refondation porte non seulement un projet éducatif, mais également un projet de société. La France, avec la refondation de son école, se donne les moyens de répondre aux grands défis auxquels elle est confrontée », comme par exemple lutter contre le chômage des jeunes ou réduire les inégalités sociales et territoriales.

Séduisante à première vue par son volontarisme affecté, cette formulation procède d’une redoutable inversion de perspectives. Considérer que l’école puisse porter à elle seule un projet de société est une erreur. L’inverse doit primer. Il convient de déterminer en préalable un projet de société affirmé dans lequel l’Ecole s’inscrira. Et elle y apporterait alors une contribution sans aucun doute décisive.

Sans quoi, cela revient in fine à acter un renoncement du politique : celui de s’attaquer à bras le corps aux inégalités et à procéder à la grande œuvre de transformation sociale. Si l’école peut beaucoup, elle ne peut pas tout. Faire croire le contraire n’est pas neutre : les ingrédients pour en faire à l’occasion le bouc-émissaire commode des maux de la société et des insuffisances des politiques publiques sont de la sorte rassemblés.

C’est également donner des illusions. L’Ecole ne créée pas d’emplois ; parmi d’autres missions comme émanciper ou instruire, elle forme à ces emplois qu’il revient aux entreprises et aux pouvoirs publics de créer ou de faciliter. Par exemple, comment revaloriser la voie professionnelle si les emplois vers lesquels elle conduit continuent, en grande partie, à être précaires et mal rémunérés ? Sans mesures législatives à même de dessiner les contours d’un projet de société alternatif, cet objectif n’est qu’une équation insoluble.

Le vice congénital d’une telle logique relève d’une triple erreur.

  • La première réside dans l’oubli que nous vivons plus que jamais dans une société de classes. Un ancien ministre socialiste avait même affirmé l’an passé dans un débat télévisé avec Jean-Luc Mélenchon n’avoir jamais crû à la lutte des classes, sentiment largement partagé parmi les « solfériniens ».
  • La seconde consiste à accepter le cadre contraint de l’austérité qui agit à l’école, comme partout ailleurs, à l’égal d’un verrou.
  • La troisième s’est concrétisée dans la volonté farouche de masquer toute dimension idéologique aux débats sur l’Ecole pour accréditer l’idée qu’elle pouvait se gérer en « bon père de famille ».

Le traitement de la question des rythmes scolaires offre une parfaite illustration de ces trois dérives, cumulant rupture de l’égalité territoriale, processus d’externalisation et de marchandisation, brèches au principe de gratuité, accentuation de la précarité des personnels, remise en cause des cadres nationaux.

A tel point que même la stratégie de faire en tous domaines retour à la République n’est qu’illusion. Les quatre principes définis dans l’article premier de la Constitution sont de la sorte battus en brèche.

  • La République est une et indivisible ? La territorialisation de l’Ecole est présentée comme un horizon indépassable.
  • La République est laïque ? En dépit d’une charte toute théorique, la loi Carle est maintenue, le Medef obtient la célébration de l’esprit d’entreprise au sein même de l’école.
  • La République est sociale ? L’accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013 procèdera à une inversion des normes en faisant primer le contrat sur la loi, machine à détruire les qualifications et les diplômes acquis à l’école.
  • La République est démocratique ? La parodie de consultation qui a précédé l’élaboration des textes tendrait à instiller de sérieux doutes, tandis qu’aucune mesure d’amnistie n’a été votée en faveur des « désobéisseurs » de l’ère Sarkozy.

Quand on veut réformer l’Ecole de la République, ou mieux encore, la refonder, il ne faut pas commencer par brader les valeurs de la République. Sous peine de prolonger le démantèlement de l’Ecole. Les réformes ministérielles se sont trouvées engagées dès le début sur de mauvais rails. L’indétermination et la carence du projet de société des « solfériniens », visiblement si peu de transformation sociale mais plutôt d’accompagnement à l’ordre économique établi, expliquent l’impasse dans laquelle le gouvernement se laisse irrémédiablement enfermer.

Car à y regarder de plus près, on ne peut qu’être frappé par la cohérence interne des mesures. Elle procède en fait d’une vision d’un projet de société contre laquelle nous ne pouvons que nous inscrire en faux. L’inversion des perspectives entre école et projet de société, la récusation de la réalité de la lutte des classes, la promotion du concept d’égalité des chances, la déclinaison compulsive de l’acte III de la décentralisation, tout cela fait pleinement système.

Un sursaut s’impose : la refondation de l’école de la République a urgemment besoin d’un autre logiciel. Il doit s’abreuver à un projet de société « pleinement socialiste », et non simplement « solférinien » d’accompagnement.

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