Charte de la laïcité : une imposture

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Charte de la laïcité : une imposture

Bernard Girard
Enseignant en collège
Publié le 10/09/2013 à 10h13

Rentrée 2012 : rien de nouveau dans les collèges et les lycées. Rentrée 2013 : rien de nouveau dans les collèges et les lycées. Pas grand chose, non plus dans les écoles primaires, hormis des modifications marginales sur les rythmes scolaires.

La refondation du système éducatif ? Un élément de langage parmi d’autres. Tout continue comme avant. Alors, comme il faut bien donner le change, faire diversion, donner l’impression qu’on n’a pas voté pour rien, le ministre de l’Education Vincent Peillon a trouvé un filon, inépuisable : les leçons de morale laïque annoncées à grand bruit en 2012 – pour être reportées, mais beaucoup plus discrètement, à 2015 – et, en cette présente rentrée, une charte de la laïcité, placardée dans tous les établissements scolaires sous l’œil complice des caméras invitées en nombre et des médias acquis d’avance à la cause.

Overdose de grands principes

Le plus difficile pour les principaux et proviseurs chargés de la faire appliquer aura sans doute été de lui trouver une place sur les murs des établissements déjà recouverts de règlements de toutes sortes, tous censées assurer le respect du bien commun et encore plus de lui donner un semblant de crédibilité aux yeux des élèves, saturés par les dix ou vingt pages de règlement scolaire de l’établissement, soigneusement consignées dans le carnet de correspondance.

Car si, en matière d’affirmation des grands principes, l’Education nationale n’a jamais manqué de constance ni d’obstination, il n’en va pas de même de sa capacité à les faire vivre, à leur donner corps et l’on ne peut guère en vouloir aux élèves d’accueillir par des ricanements ou des haussements d’épaules ce nouveau caprice ministériel.

Des principes bien peu conformes à la réalité


La charte de la laïcité

Au fil des quinze principes affichés dans la charte, proclamés dans cet imbuvable prêchi-prêcha qui semble la marque de fabrique du ministre, les contradictions, les impostures ne manquent pas qui, au final, lui font perdre toute crédibilité.

Difficile, par exemple, de prendre au sérieux l’affirmation de l’égalité garantie par la République (principe 1) – quel rapport au passage avec la laïcité ? – dans un pays déchiré par la crise sociale et par une aggravation des inégalités dont la République semble s’accommoder sans forcer sa nature.

Les élèves ne sont ni aveugles ni idiots au point de ne pas se rendre compte que l’école de la république laïque et indivisible est le lieu d’une sélection et d’une ségrégation sociale brutales, que ceux d’entre eux qui se retrouvent très jeunes en difficulté, avant d’être « orientés », comme disent pudiquement leurs maîtres, en apprentissage ou en lycée professionnel sont issus presque exclusivement des milieux défavorisés.

Et si on les appliquait pour de bon ?

L’assimilation de la laïcité à la liberté, réaffirmée tout au long de la charte, relève pour le moins de l’abus de langage ou, plus sûrement, de l’escroquerie : depuis quand les élèves bénéficient-ils de la « libre expression de leurs convictions » (principe 3) ou de « l’exercice de la liberté d’expression » (principe 8), alors même que la règle générale ou les pratiques majoritaires des enseignants exigent qu’ils se taisent sous peine de représailles ?

Les programmes scolaires usent et abusent – en cours d’histoire et d’éducation civique notamment – de références aux déclaration solennelles relatives aux droits de l’homme (Déclaration de 1789, Déclaration universelle des droits de l’homme, Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales, etc.) qui, le plus souvent, ne suscitent aucun écho ou tombent à plat dans les salles de classe, tout simplement parce le fossé est profond entre les libertés promises et le vécu quotidien des élèves : la liberté, ce sera pour plus tard, toujours plus tard.

Demandons nous un instant ce que serait une école qui offrirait réellement aux élèves « les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l’apprentissage de la citoyenneté » (principe 6), par exemple par l’intermédiaire de pédagogies coopératives ou l’exercice pratique de responsabilités, plutôt que de les afficher sur un mur ? Il y faudrait une révolution culturelle sans doute hors de portée d’un système éducatif traditionnellement porté sur l’autoritarisme et le manque de respect.

Cette charte de la laïcité, par davantage que toutes celles du même type qui encombrent les établissements scolaires, n’est en mesure de faire grandir, de former des citoyens : l’éducation ne se réduit pas au verbiage prétentieux, la morale aux leçons de morale et l’on est consterné de voir un ministre prétendument de gauche, mettant en avant à tout bout de champ un rationalisme qu’incarnerait la laïcité, se complaire dans une posture et des sermons finalement d’inspiration cléricale aussi peu fondées sur la raison et l’expérience.

La face honteuse de la laïcité

Cette nouvelle et bruyante initiative, sûrement pas la dernière, pourrait être accueillie par la dérision et l’indifférence si elle n’intervenait pas dans un contexte politique qui lui donne tout son sens : ces dernières années, la laïcité est devenue le vecteur de l’islamophobie et il faut une bonne dose d’hypocrisie pour ne pas reconnaître que cette charte, directement conçue et peaufinée dans les bureaux de l’Education nationale – ce n’est pas à son honneur – vise exclusivement la religion musulmane.

Ce n’est pas un hasard du calendrier si la publication de cette charte trouve sa place dans la foulée des déclarations venimeuses et provocatrices du ministre de l’Intérieur sur l’incompatibilité de l’Islam avec la démocratie. Derrière la revendication du vivre ensemble, c’est en réalité la stigmatisation qui est à l’œuvre. Loin de « libérer », comme le prétend Peillon, la laïcité, enfermant les individus dans une identité fantasmée, quasi ethnique, est surtout l’occasion d’occulter les conditions sociales qui fabriquent l’exclusion, empêchant ainsi l’émergence d’une société plus juste et plus harmonieuse.

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