Ugo Palheta (sociologue) : «Les discours sur la revalorisation de l’enseignement professionnel servent à se donner bonne conscience»

Dans Comité pour une nouvelle résistance

Ugo Palheta

Dans son ouvrage intitulé La domination scolaire. Sociologie de l’enseignement professionnel et de son public (PUF, collection «Le lien social»), Ugo Palheta, maître de conférences à l’université Lille 3, propose une plongée dans le monde de l’enseignement professionnel. L’occasion pour ce chercheur qui s’inscrit dans la tradition sociologique de Pierre Bourdieu de dénoncer l’illusoire démocratisation scolaire et les discours qui prétendent revaloriser la voie professionnelle.

En dénonçant «l’idéologie de l’égalité formelle des filières», vous estimez d’emblée que la filière professionnelle est un «ordre scolaire dominé». Vous n’y allez pas un peu fort ?

C’est une domination qui s’exprime d’abord dans les caractéristiques sociales et scolaires des élèves qui fréquentent la voie professionnelle : les deux tiers d’entre eux sont issus de milieux populaires, la majorité d’entre eux ont connu des difficultés d’apprentissage et leurs parcours scolaires ont été le plus souvent chaotiques. De plus, la plupart de ces lycéens vont accéder à des statuts, aujourd’hui très dévalorisés, d’ouvriers ou d’employés dans l’industrie ou les services. Mais il y a aussi un aspect subjectif de cette domination qui est lié à la représentation que se font beaucoup de ces jeunes et de leurs parents de ces formations professionnelles, à l’heure où le modèle dominant, véhiculé notamment dans les grands médias, est le modèle urbain de cadres diplômés, c’est-à-dire l’idéal des études longues et générales.

Vous montrez cependant à travers votre enquête que les élèves en lycée professionnel ne s’estiment pas tous victimes d’une orientation subie…

En effet, tous ne s’estiment pas relégués. Certains parviennent même, ce qu’on oublie trop souvent, à se reconstruire en lycée professionnel. Mais la plupart ont été «infériorisés» pendant leur parcours scolaire. Car le système éducatif prépare les élèves à leur orientation vers la voie professionnelle à travers toute une série de verdicts. Les uns sont informels et passent souvent inaperçus, notamment dans la salle de classe, via des remarques apparemment anodines sur un niveau scolaire insuffisant, sur le comportement, sur telles ou telles inaptitudes… Les autres sont formels : c’est le redoublement ou l’orientation vers des classes de relégation à partir du collège, telles que les SEGPA, les CLISS, le préapprentissage… Ces classes, comme en témoignent parfois les enseignants eux-mêmes qui y interviennent, ne remplissent pas leur rôle assigné de rattrapage. Et finalement, en fin de troisième, la plupart des élèves qui sont orientés vers la voie professionnelle ont été convaincus de longue date que leur destin scolaire ne se trouve pas dans les filières générales.

En quoi la perception de cette domination diffère-t-elle selon les spécialités de filières professionnelles, mais aussi selon les contextes familiaux ?

Dans certaines spécialités – c’est le cas d’une partie des garçons dans des filières industrielles ou des filles dans les spécialités des soins aux personnes –, l’orientation en voie professionnelle n’est pas vécue comme une dépréciation. Dans les formations tertiaires comme le secrétariat ou la comptabilité, les élèves se situent en quelque sorte dans l’ombre des filières générales, mais l’on trouve chez eux et elles une forme d’espérance scolaire, notamment soit à travers l’espoir de rejoindre la voie générale (considérée comme la voie «normale»), soit par l’intermédiaire d’une poursuite d’études postbac, notamment en accédant au BTS ou encore à l’université.

L’histoire familiale a également une incidence forte. Par exemple, les élèves dont le père a aussi suivi la voie professionnelle et a connu par la suite une forme, même mesurée, d’ascension sociale (en devenant contremaître ou technicien, ou encore en montant une petite entreprise artisanale), n’éprouvent pas nécessairement un sentiment de dévalorisation d’eux-mêmes parce qu’ils partagent un rapport moins dépréciatif à la voie professionnelle et aux emplois auxquels accèdent les titulaires de diplômes professionnels. Ce qui n’est pas le cas de ceux, notamment les jeunes issus de l’immigration maghrébine ou subsaharienne, dont les pères connaissent, bien plus que les autres, le chômage prolongé, des conditions de travail dégradées, la précarité de l’emploi ou l’absence d’avancement. Ceux-là vivent cette entrée dans le statut d’ouvrier – ou plus généralement de salarié subalterne – comme un échec, avec peu d’espoir de promotion.

Il est illusoire de prétendre refonder l’école sans s’attaquer aux inégalités dans le monde du travail

La réforme du bac professionnel en trois ans tout comme les dispositifs de passerelles et autres possibilités de poursuite d’études dans l’enseignement supérieur après un bac pro n’ont-ils pas permis de revaloriser la voie professionnelle ?

En forçant le trait, je dirais que ces politiques d’ouverture et d’alignement formels de l’enseignement professionnel sur les autres filières de niveau bac peuvent fonctionner comme le pendant d’un double renoncement. Le premier renoncement concerne l’idéal de la démocratisation scolaire et de l’accès au savoir du plus grand nombre et notamment des enfants des classes populaires. Avec ce que cela implique si l’on souhaite réaliser cet idéal : des moyens mais aussi et peut-être surtout une réflexion pédagogique sur l’école que nous voulons et les moyens d’y parvenir : une école de l’émancipation ou une école vouée à transmettre un simple «smic culturel» ?

Le second renoncement, c’est l’amélioration des conditions d’existence et de travail des classes populaires, dont proviennent et vers lesquelles se destinent ces élèves de la voie professionnelle. Disons-le une fois pour toutes : il n’y a pas de transformation de l’école dans ses fondements et dans ses structures sans un changement de société. Il est illusoire de prétendre refonder l’école sans s’attaquer aux inégalités dans le monde du travail et dans toutes les dimensions de l’existence.

Et pourtant il n’a jamais été autant question de «revalorisation des filières professionnelles»…

On a d’autant plus besoin de ce discours de la «revalorisation» que la dévalorisation de ces filières est patente. On a d’autant plus besoin de réaffirmer cet idéal d’égale dignité des filières que cet idéal est introuvable dans l’esprit des décideurs publics comme dans celui de beaucoup de parents des classes moyennes et supérieures. À partir du moment où rien n’est fait pour lutter contre les facteurs objectifs de dévalorisation de ces filières – et le premier d’entre eux est bien la dévalorisation des emplois ouvriers et employés du point de vue des salaires, de la stabilité, des conditions de travail, de la survie des emplois –, ces discours sur la «revalorisation» servent juste, au mieux à se donner bonne conscience, au pire à donner le change.

http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/ugo-palheta-sociologue-les-discours-sur-la-revalorisation-de-l-enseignement-professionnel-servent-a-se-donner-bonne-conscience.html

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