Raccrochons les décrocheurs !

Dans Les charmeux, le blog de l’amie scolaire

Raccrochons les décrocheurs !

Par Eveline, mercredi 5 décembre 2012 à 08:23 :: Education, Ecole et Pédagogie :: #213 :: rss

Les décrocheurs… Un nombre pharamineux d’élève quittent le système scolaire au milieu du parcours. Des statistiques épouvantables : 23% des jeunes vivent sous le seuil de pauvreté. Affolement officiel, et donc déluge de propositions pavées de bonne volonté — Tiens ! Comme l’enfer ! —
Certes, on ne peut reprocher à nos dirigeants d’ignorer les problèmes… On peut en revanche s’irriter quelque peu devant leurs propositions de solutions, qui tournent autour du problème, avec un art consommé d’en oublier le centre.
Cela ne rassure pas sur l’avenir de la refondation…
« L’avenir de l’école et l’avenir de la société sont liés et concernent tous les citoyens. Il y a urgence à les mobiliser. « Quand c’est urgent, il est déjà trop tard », disait Talleyrand. Faisons le pari qu’il n’est pas encore trop tard. »(1). Pierre Frakowiak se démène pour nous faire bouger… Alors, secouons le cocotier encore un peu, histoire de réveiller ceux que les promesses endorment dangereusement !

(1) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/un-etrange-silence

Les élèves sont de plus en plus nombreux à quitter le système scolaire, c’est incontestable. Et ceux qui ne le font pas, parce qu’ils ne le peuvent pas — à l’école primaire, par exemple — le font autrement, avec la tête et le cœur (vous savez, le niveau qui baisse !).
Devant ce constat désastreux, les propositions de solutions pleuvent effectivement… Mais sans que soit posée la question, pourtant élémentaire, du « pourquoi » ils décrochent. Ou plutôt, sans que soit remise en question la cause évidente à tous depuis toujours, celle de la « non motivation » de ces élèves, évidemment seuls responsables de leurs résultats scolaires.
Même pour ceux qui, comme Catherine Blaya, interviewée par F. Jarraud dans l’expresso du Café Pédagogique du 5 décembre (C Blaya, « Décrochages scolaires. L’école en difficulté », de Boeck, Bruxelles, 2010) font une très bonne analyse des causes du décrochage, on constate qu’ils restent fort timides sur les solutions. Pourtant l’analyse contient déjà en elle-même les pistes de solutions :
Le décrochage peut être le résultat d’un écart trop grand entre les logiques scolaires et les logiques sociales dans lesquelles les élèves de milieux populaires évoluent.

N’est-il pas possible de diminuer cet écart ? Et n’est-ce pas à l’école de faire ce travail ?

Ce peut être aussi la conséquence d’une expérience scolaire douloureuse dès le début de la scolarité (un manque d’accrochage), expérience marquée par des échecs répétés, des transitions d’un cycle d’études à l’autre difficiles, une marginalisation de la part des pairs, un étiquetage par l’institution inscrivant le jeune dans un continuum aboutissant à un décrochage, seul moyen d’échapper à des tensions trop fortes subies en milieu scolaire. Il peut aussi être le résultat de violences, de victimisations répétées, le seul moyen d’échapper à l’agresseur ou aux agresseurs étant parfois l’absentéisme.

Où a-t-on vu que l’on ne puisse éviter de blesser les élèves en classe ? N’est-il pas à la portée de chaque enseignant d’éviter les échecs répétés ? Est-il impossible de comprendre qu’une succession de mauvaises notes ne peut que décourager celui qui les reçoit ?

Se contenter de dire comme réponse à la question de la responsabilité de l’école : L’école a donc une responsabilité et peut jouer un rôle important dans la prévention du décrochage scolaire par une attention particulière portée à la qualité des relations élève /enseignants (ce thème n’est pas nouveau, toutes les enquêtes sur la violence à l’école montrent que la qualité des relations jeunes /adultes est primordiale), une politique d’inclusion de tous avec des parcours en tronc commun tout en individualisant l’accompagnement sont des éléments importants en termes de réussite scolaire.
c’est rester dans le général et oublier le terme essentiel — celui qu’on n’ose quasiment plus prononcer ni écrire : celui de PÉDAGOGIE.
Les propos cités ici sont certes la base du métier d’enseignant, mais ce n’est pas dit du tout. C’est présenté comme un petit supplément d’âme à ajouter au travail habituel.
Il faudrait tout de même finir par admettre que notre métier ne consiste pas à « faire le programme », mais à faire en sorte que les élèves apprennent ce que le programme demande. Et pour que les élèves l’apprennent, il faut qu’ils soient considérés comme des personnes et des partenaires, non comme des objets soumis qui doivent écouter, se taire, et mémoriser ce qui a été dit.
Même à l’école primaire, dans une majorité de classes, les journées sont organisées autour de discours de l’enseignant suivis d’exercices d’application de ces discours et la seule activité des élèves consiste à faire des exercices, que l’on corrige ensuite et que l’on note. Ceux qui assistent aux cours, notamment les AVS chargés d’aider les élèves en très grande difficulté à faire ces exercices, reconnaissent que ces activités sont d’un ennui mortel (pour tous) et n’apportent strictement rien aux élèves : leur seul intérêt étant pour les enseignants, qui voient ainsi les élèves occupés et donc relativement silencieux. Il ne faut pas oublier le bonus des évaluations régulières et fréquentes, consommatrices d’un temps précieux qui n’a pu être utilisé pour apprendre véritablement ce qu’on est en train d’évaluer.
Hormis quelques classes tenues par des pédagogues militants, le plus souvent très mal vus des parents ou des autorités, le quotidien des élèves ne connaît aucun moment d’apprentissage véritable, aucun moment de réflexion à plusieurs, aucun moment de construction du savoir, aucune évaluation utile et fondée sur des apprentissages effectifs. Les notes affectées à ces exercices n’ont aucun rapport avec une évaluation : elles ne sont qu’une forme de loterie, injuste et injustifiée, à laquelle on confère un statut de certification qui n’est qu’une imposture. Il est même étonnant que les élèves ne se révoltent pas davantage… Mais ça peut venir !

Il y a pourtant des indices qui devraient faire « tilt » aux yeux des décideurs : tel décrocheur explique devant les caméras de télé que le nombre de ses mauvaises notes l’a convaincu de ne pas insister. Tel autre, affronté à de réels projets, retrouve le goût du travail et même des apprentissages, certes dans un cadre différent de l’école… Et personne ne voit là la piste de réflexions qui s’ouvre devant eux comme un boulevard : étrange cécité en vérité.

Notre métier repose en effet sur des connaissances qui ne se limitent pas aux connaissances disciplinaires. C’est un « jeu à deux » (Y. Chevallard), qui exige donc des connaissance en psychologie des enfants et des adolescents (ce n’est pas la même !), en linguistique (le langage est le vecteur de tous les apprentissages), en sociolinguistique et en sociologie (le fonctionnement du langage a également un volet social). Ces connaissances, qui doivent être au cœur de toute la formation des enseignants, quelles que soient les disciplines à enseigner, permettent de savoir par exemple :

1- que l’individualisation forcenée des élèves, si à la mode aujourd’hui, est une profonde erreur. Les élèves, quel que soit leur âge, ont certes besoin d’être reconnus individuellement, comme des personnes, mais non soignées individuellement comme des malades, ce qu’ils ne sont en rien. Un « mauvais » élève n’est pas un élève malade : ses difficultés ne viennent pas de lui, elles viennent de la relation qui l’unit à l’enseignement dispensé, et notamment de son caractère individuel. Seuls des échanges avec des pairs sont de nature à l’aider. Et pas seulement des échanges de type « tutorat ». Des échanges à égalité, face à des tâches qui doivent être réalisées ensemble, en échangeant non seulement des paroles, mais surtout des stratégies et des formes d’approches. C’est dans ce type de groupes que se construit la confiance en soi, indispensable à la réussite et même à la simple compréhension : pour comprendre, il faut non seulement savoir effectuer les opérations mentales indispensables, mais il faut surtout se savoir capable de les effectuer.

2- qu’on apprend en observant et en agissant à plusieurs, et non en écoutant. Quand on explique les choses aux enfants AVANT qu’ils aient pu agir et découvrir qu’il y a des questions à se poser, on les empêche de comprendre à la fois ces explications, et les questions auxquelles elles répondaient. Et on les empêche de façon quasi définitive de se les approprier. Quelle autre échappatoire que le décrochage ?

3- que la motivation qui leur manque tant n’a rien d’inné et qu’elle n’a aucun rapport avec l’envie. Etre motivé à faire quelque chose, c’est avoir COMPRIS qu’il est indispensable de la faire et pourquoi c’est indispensable. Comme toute autre, cette compréhension doit être construite. Or, le seul moyen d’aider les élève à construire leur motivation d’apprendre, c’est de faire apparaître à quoi servent les apprentissages scolaires, dans l’élaboration de projets sociaux, en vraie grandeur, où les élèves sont impliqués personnellement et responsables.

Bref, les pistes pour raccrocher les décrocheurs se trouvent, en réalité, dans une pédagogie de projets sociaux élaborés et réalisés en petits groupes responsables et solidaires, associée à un travail rigoureux de construction des compétences nécessaires, travail transparent (clarté cognitive oblige : on n’avance pas si on ne sait pas où l’on va ni comment on y va) et toujours en groupes solidaires … A une époque où le B.A BA est si apprécié, c’est justement là, le B.A. BA du métier…

Alors, de grâce, Monsieur le Ministre, laissez de côté les commissions de ceci et les référents de cela, censés aider les élèves. Ce sont les enseignants qui ont besoin d’aide. Adressez-vous plutôt à eux et venez leur parler pédagogie.
Si, légitimement, vous estimez que ce n’est pas votre tâche de leur dire comment faire, au moins, conseillez-leur de s’adresser à tous ceux qui sont habilités à le faire, militants de la pédagogie depuis des années, qui travaillent sur le terrain des classes, souvent les plus difficiles, en relation avec la Recherche au plus haut niveau (et non à partir d’idées personnelles plus ou moins farfelues) pour définir, re-définir sans cesse et réajuster (car les enfants changent constamment) des pistes de travail, susceptibles de mener tous les enfants à des savoirs solides, facteurs essentiels d’intégration sociale et de liberté.

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