“la vérité sur l’Histoire à l’école” ou les mensonges du Figaro

Dans Aggiornamento Hist-geo

(pioché dans rezo.net, qui recense des articles de journaux indépendants, tels acrimed, basta !, actuallutte, etc…)

1) “la vérité sur l’Histoire à l’école” ou les mensonges du Figaro

15 octobre 2012

Par

Rédacteurs : Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau

1979 : depuis quelques années, une réforme des programmes d’histoire peine à s’instituer. A l’école primaire, les activités d’éveil ont remplacé les cours disciplinaires et, dans le collège unique à peine naissant, le ministre René Haby tente de faire admettre un enseignement de sciences sociales qui mêle histoire, géographie et économie. L’association des professeurs d’histoire-géographie s’alarme dès 1976 de cette dissolution disciplinaire. C’est le rôle d’une association corporatiste d’exercer une vigilance sur les changements d’une discipline.

En octobre de la même année, Alain Decaux, féru d’histoire, fait une conférence à Vichy. Ses yeux croisent ceux d’une auditrice : «  C’était à Vichy. Au grand casino. Je venais de prononcer une conférence ; parmi les habituelles vieilles dames qui dans ces sortes d’affaires viennent féliciter le conférencier, j’aperçus une jeune femme qui, sans hâte, attendait son tour. Charmante, quand elle souhaita s’entretenir avec moi, je dois avouer que je ne me suis pas fait prier ». A la romance se mêle ensuite la tragédie d’une révélation : « Monsieur, mes élèves viennent en classe d’histoire comme ils iraient à l’abattoir » lui annonce la dite « charmante » jeune femme[1].

 Il suffit parfois d’un mélange de narcissisme, de machisme et d’un bon réseau relationnel pour faire éclater une véritable controverse. L’affaire fait la « Une » du Figaro Magazine : « On n’enseigne plus l’histoire à vos enfants ». Alain Decaux, photographié lisant une encyclopédie est, nous dit-on,  « atterré par les réformes scolaires ». Le registre catastrophiste s’impose : « Il faut que chacun sache », « l’école liquide l’histoire », les petits Français sont « coupés de leurs racines », l’enseignement de l’histoire « se meurt » parce que « délibérément on est entrain de le tuer ». Disparition de la chronologie, des grands hommes, de « Ce roman violent et tendre, tissé d’héroïsme et de larmes d’espoirs et de haine, de crimes et d’amour, qui est celui de la France ».

Le cadre des lamentations est désormais posé.

Depuis, Le Figaro, Figaro magazine et désormais le Figaro Histoire ne perdent jamais une occasion de se saisir de cette antienne pour montrer du doigt les responsables du supposé délitement d’une identité française. Ils sont aidés en cela par un bon panel d’essayistes dont Jean Sevillia tour à tour journaliste, rédacteur en chef adjoint au Figaro, et auteur d’ouvrages à succès sur l’histoire qui ne cachent pas leur hostilité à toute avancée historiographique risquant de bousculer l’ « âme de la France ».

Les charges les plus récentes remontent à la dernière rentrée scolaire où, successivement, le Figaro Magazine et le Figaro Histoire profitant des mobilisations récentes et légitimes des enseignants sur la suppression de l’histoire en Terminale S ou sur le programme de 1ère réaffirment leurs positions de gardiens d’un certain récit historique garant de la grandeur puis de la préférence nationales.

Le Figaro magazine publie donc un dossier au titre tonitruant : « Qui veut casser l’histoire de France ? ». Comme à l’accoutumée, Jean Sévillia se défend de tout positionnement politique et affirme au contraire libérer l’histoire des asservissements idéologiques – manifestement l’apanage d’une gauche pédago-mondialiste aussi honnie que peu définie – pour la rendre à « l’immense majorité des Français, au-delà de la droite et de la gauche, [qui] aiment l’histoire, et donc l’histoire de leur pays ». Enoncé dans un journal assumant une ligne politique clairement à droite, un tel œcuménisme naïf pourrait faire sourire. Ce serait une erreur. Se considérer comme au-dessus des confrontations partisanes consubstantielles aux pratiques démocratiques et appeler à l’unité patriotique en  opposant le « nous » liant le corps national aux « eux » qui le divisent ou l’affaiblissent appartiennent au répertoire de l’extrême-droite.

Vague brune sur l’histoire de France :

Une rapide lecture du dossier confirme qu’un seuil a été franchi. Cet article ne se contente pas d’accumuler des clichés nostalgiques ou des positions conservatrices. Il flatte la xénophobie, le culte des grands hommes et le virilisme. C’est un exemple saisissant de l’acculturation des thématiques d’extrême-droite au sein des discours de droite. Il nous fallait donc réagir, c’est-à-dire interpeller, alerter, mobiliser. Telle est la première fonction du titre choisi : « Vague brune sur l’histoire de France ». Mission accomplie. Notre tribune a connu une diffusion notable compensant, un peu, le fait que nous n’avons pas la visibilité médiatique du Figaro Magazine ou des livres de Vincent Badré, Dimitri Casali et Laurent Wetzel vantés comme cautions par le dossier.

Notre titre a aussi fait réagir l’adversaire. Les protestations offusquées de Badré et Casali se sont révélées, comme c’est surprenant, à l’unisson du bruissement de la « fachosphère » du net, c’est à dire la nébuleuse de sites d’extrême-droite qui a relayé les ouvrages et le dossier du Figaro magazine. Ainsi, incompétents gauchistes que nous sommes, nous pratiquons, disent-ils, le raccourci, l’anachronisme et l’amalgame. C’est précisément l’inverse. Nous avons agi en professionnels de l’histoire, attentifs à l’historicité du sens des mots. Le terme « brun », depuis le succès phénoménal de la nouvelle Matin brun suite au 21 avril 2002, évoque, en France aujourd’hui, le danger d’une extrême droite multiforme dont les thèmes se diffusent dangereusement dans le discours public. Il y a bien une vague qui s’étend en France et elle n’est certainement pas rouge. Par ailleurs, si nous avions titré « vague d’extrême droite » ou même « vague nationaliste », nos adversaires auraient probablement réagi de la même façon, tant ils refusent définitivement d’assumer leur positionnement idéologique pour se poser en défenseur du bon sens et de l’unité nationale. En d’autres termes, il y a fort à parier que seul un titre aussi ridicule que « vague française sur l’histoire de France » aurait convenu à leur imaginaire et à leurs méthodes politiques. C’est ainsi qu’ils s’étendent. Il faut les dévoiler pour les endiguer. « Vague brune » assurément.

Des méthodes malhonnêtes

La dernière issue du Figaro Histoire promettant « La Vérité sur l’histoire à l’école »  poursuit la charge entamée le mois précédent. En proclamant révéler « la vérité sur l’histoire à l’école », les auteurs de ce dossier donnent une troublante image de l’enseignement, de la recherche en histoire et même du journalisme. Suivant, au fond, le même argumentaire qu’un Michel Onfray, grand pourfendeur des « élites » et des « Parisiens »,  ils affirment que l’on nous ment, que les Français sont manipulés par les mandarins de l’Education nationale qui ont confisqué l’institution et dont nos enfants, ces « orphelins de l’histoire », seraient devenus les otages. Les journalistes dénoncent l’existence d’une idéologie officielle, influencée par l’esprit du pédagogisme, conduisant à l’ignorance et au communautarisme à force de vouloir ouvrir les élèves à la différence et à la réflexion personnelle plutôt que de chercher à leur inculquer un certain type de récit national.

Or sur quels travaux scientifiques, sur quelles enquêtes de terrain ces journalistes, pourtant formés dans les meilleures écoles, s’appuient-ils pour étayer de telles accusations, assénées avec tant d’assurance ? Recueillis sur le mode du micro-trottoir, les quelques témoignages d’enseignants, anonymés à leur demande, nous précise-t-on, insufflent peut-être un parfum de sensationnalisme à ce reportage, mais ne font pas honneur à la déontologie intellectuelle la plus élémentaire. La même déontologie, probablement, qui, il y a quelques semaines, avait inspiré un journaliste du Figaro, quand celui-ci nous avait proposé, sans rire, d’arbitrer un débat dans les locaux de la rédaction, nous opposant à Jean Sévillia… autrement dit son supérieur hiérarchique. Même manque de travail de fond, même absence d’impartialité lorsque les universitaires sont convoqués pour justifier les constats les plus alarmants. Les expertises de Pierre Lunel, agrégé de droit romain, dont on connaissait déjà les analyses très objectives (Fac : le grand merdier ?, 2007, La Manufacture des Ânes, 2010), perdent un peu de leur crédibilité lorsque l’on apprend que cet ancien président de l’Université Paris VIII-Vincennes n’est autre que le récent auteur d’un livre tout en nuances : Sexe, mensonge et politique. Ces obsédés qui nous gouvernent (2012). Toutefois, le manque de sérieux des journalistes du Figaro Histoire se révèle plus préoccupant lorsque ceux-ci, retraçant visiblement l’évolution de l’enseignement de l’histoire à travers une lecture mal comprise du bel ouvrage de Jean Leduc et Patrick Garcia (L’enseignement de l’histoire en France de l’Ancien Régime à nos jours, 2003), s’appuient sur l’autorité de chercheurs en trahissant leur pensée. Intégré  dans ce réquisitoire, Antoine Prost, spécialiste de l’histoire de l’éducation, est  connu au contraire pour avoir sévèrement fustigé dans ses Douze leçons sur l’histoire (1996), la « campagne de dénonciation » menée par Alain Decaux en 1979, dont les journalistes actuels se présentent comme les héritiers. Même instrumentalisation de l’historien républicain Marc Bloch, pourfendeur des excès de l’histoire nationale et pourtant rangé après le royaliste Jacques Bainville parmi les « historiens de la mémoire nationale ». Manipulant, après Nicolas Sarkozy, un extrait de L’Etrange défaite semblant révéler que Bloch voyait dans le déclin du roman national une des causes du désastre de 1940, les journalistes du Figaro tirent le passage de son contexte et en inversent la signification. Dans un même genre d’idées, comment peut-on faire dire au démographe Jacques Dupâquier que le peuple français n’a pas changé depuis la préhistoire, alors que son Histoire de la population française ne fait que souligner les continuités des tendances démographiques de long terme, à commencer par l’immigration ? Comment est-il possible de présenter François Furet comme l’un des passeurs du grand récit national, alors que son travail a au contraire consisté à déconstruire le roman de la Révolution française, que les historiens de la IIIe République avaient forgé pour unifier les Français ? Comment peut-on, enfin, en même temps appeler au retour du primat national et déplorer le déclin de l’école historique française, alors que celle-ci doit justement répondre aux questions posées par l’histoire globale et connectée, qui anime les laboratoires du monde entier ?

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