Elargir l’accès à l’éducation, une volonté encore récente

Dans Le Monde du 7 juin 2012

Elargir l’accès à l’éducation, une volonté encore récente

LE MONDE | 07.06.2012 à 13h53

Par Normand Baillargeon, professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal

Si la hausse des frais d’inscription décrétée par le gouvernement Charest (Parti libéral) a pu susciter une résistance si passionnée, c’est d’abord que cette hausse s’en prend à ce qui est, au Québec, un acquis récent, précieux et qui demeure très fragile. Ce véritable trésor collectif est celui de l’accessibilité de l’éducation et des études supérieures.

Cette conquête ne date en effet que de la « révolution tranquille » (1960-1966), et de la célèbre commission Parent (1961-1966), vaste chantier de réflexion et de recommandations qui crée le ministère de l’éducation du Québec (1964), invente des écoles dites « polyvalentes » pour l’enseignement secondaire et, surtout, vise à démocratiser l’accès à l’éducation.

L’éducation au Québec était jusqu’alors dominée par le clergé et volontiers considérée par l’Eglise catholique avec une suspicion confinant parfois à l’obscurantisme. La commission Parent la voudra offerte à tous par l’Etat et la verra comme un indispensable outil d’émancipation individuelle et de progrès collectif, par quoi le Québec moderne prend en main son destin.

Dans la foulée de la commission Parent sont ainsi créés, à la fin des années 1960, d’une part, un réseau de collèges d’enseignement général et professionnel (Cegeps), qui sont un premier niveau de l’enseignement supérieur, propre au Québec, d’autre part, un réseau d’universités du Québec. Ces deux réseaux, aux établissements bientôt présents sur tout le territoire, vont faire progresser de manière remarquable l’accès des Québécois à l’enseignement supérieur.

La commission Parent établit donc des « frais de scolarité » qu’elle juge minimaux pour l’université (420 euros), mais avec l’ambition déclarée qu’ils seront un jour prochain abolis, ce qui permettra d’offrir la gratuité scolaire à tous les niveaux d’enseignement. Cette promesse n’a pas été tenue. Les frais de scolarité exigés à l’université ont été augmentés pour la première fois en 1990 et progressivement portés à 1 700 euros en 2011, année où le gouvernement a décrété une nouvelle hausse, cette fois de 75 % sur cinq ans : c’est elle qui va déclencher la grève étudiante.

Celle-ci traduit donc la crainte que le retard dans la scolarisation universitaire des Québécois sera accentué par cette mesure, d’autant qu’elle est infligée à une population qui n’a pas encore acquis l’habitus de fréquenter l’université et qui sera en outre lourdement endettée par les prêts qu’on lui propose comme solution de financement.

C’est que , au Québec, où sévit un dramatique taux de décrochage scolaire (29 % des élèves du secondaire étudiant dans le réseau public quittaient l’école sans diplôme), seuls 21,4 % des Québécois obtiennent un diplôme universitaire, alors que ce taux est de 22, 6 % en moyenne au Canada et de 24,7 % en Ontario, la province voisine. Mais on dénonce également cette mesure gouvernementale en la rapportant à la transformation, elle aussi récente, des universités québécoises.

C’est que celles-ci, semblables en cela à tant d’autres universités occidentales, consentent de plus en plus à cette véritable mutation qui en ferait des organisations au service de l’économie dont elles adoptent, en extériorité et de manière acritique, le mode de gestion, mais aussi les normes et les finalités. Recherche, enseignement, services à la collectivité sont dès lors transformés, tandis que l’université renonce à son statut d’institution publique.

Cette grève a donc replacé au coeur du débat la nature de l’université, ce qu’on est en droit d’attendre d’elle, les modalités de sa gestion, ainsi que son rapport à la collectivité. Ces questions, il faut le noter, ont été soulevées par les associations étudiantes, indignées par exemple des rémunérations des administrateurs des universités, des contrats les liant à des entreprises, de leur clientélisme et de leurs projets immobiliers en certains cas aussi pharaoniques que financièrement catastrophiques. Ces préoccupations ouvrent à leur tour sur d’autres enjeux qui alimentent désormais le « printemps érable ».

Dans la décision d’augmenter les frais d’inscription, on a en effet également fini par voir une attaque frontale lancée, au nom d’un néolibéralisme économique aux effets dévastateurs contre une composante majeure de la social-démocratie à la québécoise dessinée il y a un demi-siècle.

Sur fond de martèlement de casseroles des citoyens qui se sont joints aux plus de 150 000 étudiants toujours en grève, ce « printemps érable » est donc révélateur de profondes tensions sociales depuis longtemps larvées et témoigne de l’affrontement entre deux visions antagonistes de l’éducation et de la société. Le vocabulaire employé pour décrire la crise actuelle est à cet égard éloquent.

Pour les partisans de la hausse – le gouvernement, les recteurs, une certaine élite intellectuelle et médiatique, etc. -, on parle volontiers en des termes individualistes et économiques, qui sont ceux d’une relation marchande : les étudiants « boycottent » leurs cours, refusent de s’acquitter de leurs « droits » de scolarité et de payer leur « juste part » ; pour les adversaires de la hausse, il s’agit plutôt d’une « grève », menée au nom du « bien commun » et par laquelle on refuse de payer des « frais » de scolarité en exigeant leur gel, voire la gratuité scolaire.

On peut raisonnablement le penser : cette crise laissera de profondes et peut-être douloureuses marques dans la société québécoise. Elle aura en tout cas permis à une génération de faire un véritable apprentissage de la vie politique et de ses combats et remis à l’ordre du jour des questions fondamentales dont on a pu un temps craindre qu’elles aient été oubliées.

Parmi elles, celles relatives à la nature et aux fonctions de l’université et que seuls des états généraux de l’enseignement supérieur, réclamés par un nombre croissant de personnes dont des associations étudiantes, seraient susceptibles de sereinement débattre et trancher.

Normand Baillargeon est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont « L’Education » (Flammarion, 2011), « Je ne suis pas une PME : plaidoyer pour une université publique », (Poètes de Brousse, 2011).

Normand Baillargeon, professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal.

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