Jeunes profs, vocations brisées…

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Ensortantdelecole : comme quoi, je ne suis (vraiment) pas la seule…

« Prof ». Anaïs et Christophe se voyaient faire ce métier « quarante ou quarante-deux ans ». C’était avant 2008, avant l’adoption de la réforme de la formation des maîtres et la suppression de l’année en alternance en IUFM. Aujourd’hui, le jeune couple se donne « un an grand maximum » dans l’Education nationale. Désabusés. Broyés par la machine en moins de deux années scolaires. A 26 et 28 ans.

Après avoir bûché pendant des années pour obtenir master 2 et Capes de lettres modernes, Anaïs se voit bien revenir à ses origines, le théâtre, ou enseigner à distance ; Christophe, se lancer dans la restauration ou la radio. Ils sont les « vocations brisées » de la très contestée réforme de la masterisation des premier et second degrés. La première fournée de jeunes diplômés, jetés dans l’arène sans formation à la rentrée 2010-2011, souvent dans des établissements difficiles et à plein temps.

© Rachida El Azzouzi

On les retrouve un soir, après les cours, croulant sous les manuels et la fatigue, dans le petit deux-pièces qu’ils louent au nord de Paris. Ils racontent « le gâchis », « la souffrance », comment ils essuient « jusqu’à l’écœurement » cette refonte de la formation des enseignants qui a fait passer le niveau de recrutement de bac + 3 à bac + 5 et supprimé l’année de stage. Une réforme sévèrement critiquée par la Cour des comptes dans son rapport annuel dévoilé début février (ci-dessous). Ce qui devait être la grande mesure du quinquennat Sarkozy en matière d’éducation est un échec. Les sages de la rue Cambon dénoncent la précipitation dans laquelle elle a été conduite, son coût plus élevé que prévu, le manque de formation des enseignants débarqués dans des classes « sans aucune expérience de l’enseignement » et s’alarment devant le tarissement du vivier.

Pour Anaïs, « le gouvernement a trouvé le moyen de dégraisser le mammouth sans le dire : dégoûter la relève ». Elle en témoigne en fumant de colère cigarette sur cigarette. Parachutée en Seine-Saint-Denis, à Montreuil, dans une cité scolaire en “zone prévention violence”, « ni la pire, ni la mieux », la jeune femme garde un souvenir « assez violent » de sa première année. Elle a mis « cinq mois avant d’avoir du silence dans ses cours ». Elle pense même ne pas avoir enseigné le français durant cette période. Dix-huit heures de cours au lieu de seize, quatre classes de vingt-cinq, trois niveaux scolaires dont des sixièmes, un des publics les plus difficiles, alors que le ministère n’en préconisait que deux… Dès le premier jour, elle s’est retrouvée surchargée et face à « des situations intenables», « à une élève de 1,80 mètre et 80 kilos, qui l’insultait », « à des sixièmes qui ne savaient ni lire ni écrire ».

Affecté dans un collège de banlieue à Orléans, Christophe a vécu « les mêmes situations » : « C’était marche ou crève. Heureusement que nous n’étions pas sur la même académie et que nous ne vivions pas ensemble, car notre couple n’aurait pas survécu. Nous étions obnubilés par le boulot. J’ai perdu tous mes amis l’an dernier et ça continue. »

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