Pourquoi veulent-ils casser l’école ? Par Christian LAVAL

En septembre 2007, à peine élu président de la République, M. Nicolas Sarkozy avait exprimé dans une « Lettre aux éducateurs » son souhait d’une école avec « moins de professeurs ». Et, pour une fois, la promesse a été tenue, avec la suppression de seize mille postes d’enseignant en 2011 et 2012, ce qui devrait conduire à la destruction de quatre-vingt mille postes en cinq ans dans l’enseignement primaire et secondaire. Cette véritable saignée suscite colère et inquiétude chez les enseignants, mais aussi chez les parents d’élèves et, désormais, chez les maires, y compris ceux de l’Union pour un mouvement populaire (UMP). L’annonce de la fermeture de mille cinq cents classes du primaire à la rentrée 2011 a soulevé l’indignation : « Trop c’est trop, on ne peut plus continuer à supprimer des postes dans l’enseignement (1) ! », s’est ainsi exclamé M. Jean-Pierre Masclet, le président UMP de l’Association des maires du Nord.

Même l’enseignement privé, pourtant moins touché en proportion par ces coupes dans les effectifs, se met à donner de la voix. M. Eric de Labarre, secrétaire général de l’enseignement catholique, estime que cette politique « conduit enseignement public et enseignement privé dans une impasse en 2011 et à un blocage en 2012 (2) ». Inspecteurs d’académie chahutés lors des conseils départementaux de l’éducation nationale, carte scolaire refusée par des élus de tous bords, préaux occupés de jour et parfois de nuit, kermesses transformées en assemblées générales, banderoles accrochées sur les façades de nombreuses écoles : le printemps 2011 a connu une jacquerie scolaire dans toutes les régions de France.

« On ne peut pas concevoir l’éducation des enfants selon un simple rapport comptable » : quand ce ne sont plus les syndicats d’enseignants qui le disent, mais les parents, c’est-à-dire des électeurs, la chose devient plus risquée pour le gouvernement. L’école primaire n’est pas la seule touchée. Les effectifs en sixième vont monter en flèche dans beaucoup de collèges dès la rentrée 2011 ; un document du ministère daté de mai 2010 appelait les recteurs à identifier les « leviers d’efficience » (sic) et les incitait à calculer le nombre de classes « économisées » s’ils parvenaient à augmenter les effectifs de un à cinq élèves (3).

« Laura a trouvé le poste de ses rêves »

Après la suppression des réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased) et de l’année de formation des nouveaux enseignants stagiaires, après la quasi-liquidation de la scolarisation des enfants de moins de 3 ans, la poursuite d’une telle politique est de plus en plus insupportable pour les personnels et les usagers de l’éducation nationale. Leurs mobilisations semblent avoir fini par payer : le 21 juin dernier, M. Sarkozy a annoncé le gel des fermetures de classes « hors démographie » dans le primaire pour 2012. L’approche de l’élection présidentielle n’est sans doute pas étrangère à ce changement d’orientation qui, d’ailleurs, ne suffira pas à effacer le bilan de cinq ans de sarkozysme scolaire.

« Laura a trouvé le poste de ses rêves » ; Julien, lui, « a trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions ». La campagne publicitaire pour le métier d’enseignant, par voie de presse et à grands frais (1,35 million d’euros), du ministère de l’éducation nationale au printemps 2011 ne dit pas seulement la vision sexiste d’un monde social dans lequel les femmes ont des « rêves » et les hommes de l’« ambition ». Elle constitue aussi un parfait déni de réalité de la part d’un gouvernement décidé à déstabiliser la condition professorale par la généralisation de la précarité (4).

Le gel du point d’indice des fonctionnaires pendant trois ans conduira à une nouvelle diminution de 5 à 10 % de leur pouvoir d’achat, sans compter les effets de l’augmentation du taux de cotisation à la retraite. Cet appauvrissement délibéré n’est certes pas nouveau, puisqu’il a commencé avec les mesures de désindexation des traitements par rapport à l’évolution des prix adoptées par M. Jacques Delors au début des années 1980, mais il a tendance à s’accélérer et à s’accentuer ces dernières années : selon les calculs des économistes Btissam Bouzidi, Touria Jaaidane et Robert Gary-Bobo, « la valeur des carrières des agrégés du secondaire et des professeurs des universités (…) a baissé d’environ 20 % entre 1981 et 2004 (5) ».

On comprend mieux alors le déclin rapide de l’attractivité du métier, qu’aucune campagne de propagande publicitaire n’enrayera. Un jeune certifié commence avec un salaire net de 1 500 euros par mois, pour finir sa carrière, trente à quarante ans plus tard, avec moins de 3 000 euros mensuels ; un maître de conférences, après avoir suivi un parcours particulièrement sélectif aujourd’hui, débute avec un traitement de 1 700 euros par mois et peut espérer atteindre autour de 3 500 euros à la veille de la retraite, soit le salaire d’un débutant à la sortie d’une école de commerce de bonne réputation.

Exfiltrer les professeurs réfractaires

Et le métier lui-même est rendu de plus en plus difficile, complexe, usant, anxiogène. La dégradation de l’image de la profession enseignante se fait sentir aux concours de recrutement, où le nombre de candidats s’effondre depuis une dizaine d’années dans les disciplines scientifiques, mais également en anglais ou en lettres classiques. En 2011, les candidats en mathématiques sont presque aussi nombreux que les postes au concours. La directrice des ressources humaines du ministère, Mme Josette Théophile, a dû piteusement admettre que près de mille places aux concours du certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (capes) externe n’avaient pu être pourvues cette année (6). Et, pour pourvoir les postes vacants, le ministère recrute toujours plus d’enseignants vacataires, payés à l’heure, qui n’ont souvent reçu aucune formation adaptée et qui ne bénéficient pas de la même protection sociale que les fonctionnaires.

Les récentes réformes n’ont fait qu’accélérer une tendance longue qui vise à transformer profondément le fonctionnement de l’école, ses modes de régulation et ses objectifs. Mais M. Sarkozy a choisi la manière forte, en détériorant délibérément les conditions d’enseignement et d’apprentissage pour mieux imposer ses projets. L’actuel secrétaire d’Etat chargé du logement Benoist Apparu avait vendu la mèche lors d’un « chat » sur le site du Monde, le 20 mai 2009. Il s’était alors dit « convaincu que la suppression de postes obliger [ait]l’institution à s’interroger sur elle-même et à se réformer  ». « Seule la baisse des moyens obligera l’institution à bouger », avait-il ajouté.

Après la mise en route de l’« université entreprise », recommandée par l’Union européenne, c’est au tour de l’enseignement primaire et secondaire de se soumettre à la norme de l’employabilité, de l’efficacité, de la performance (7). Dans l’optique des réformateurs actuels, tout, jusqu’à la pédagogie, doit se calquer sur le monde économique, car l’école ne fait rien d’autre que produire le « capital humain » et les « compétences de base » qui lui sont nécessaires. Cette logique normative, supposée faire passer l’efficacité avant tout, est aujourd’hui portée par une hiérarchie intermédiaire de plus en plus centralisée et censée appliquer rigoureusement toutes les réformes, mesures et consignes reçues d’en haut. Le temps le plus noir de l’autoritarisme dans l’enseignement semble revenu. A l’instar du militaire, le professeur devra- t-il obéir en tout au gouvernement, représenté par un inspecteur d’académie, un principal ou un proviseur. A cet égard, la ligne de l’UMP est claire : la restauration de l’autorité, c’est d’abord celle de la hiérarchie sur les personnels. Elle a été affirmée martialement par M. Gérard Longuet, alors président du groupe UMP au Sénat, lors du « Rendez-vous pour la France » du 3 novembre 2010 : « Il faut un patron qui puisse rentrer dans les classes et exfiltrer les enseignants en rupture avec le projet de l’établissement. »

L’égalité n’est plus une finalité

Ce nouvel esprit disciplinaire se traduit par l’abandon des objectifs égalitaires, jugés contre-productifs. L’école doit se délester de tout ce qui diminue son rendement, à commencer par les élèves perturbateurs, qui seront « exfiltrés » vers des établissements de réinsertion scolaire (ERS), dont les premières expériences ont pourtant été catastrophiques (8). Pour la droite, qui a mal digéré le collège unique, l’égalité n’est plus une finalité. Se débarrasser au plus vite des élèves les moins performants en les dirigeant vers l’apprentissage à la fin de la cinquième pourrait être une solution tentante. La suppression de la carte scolaire doit permettre la constitution d’établissements d’excellence qui draineront les meilleurs. Quant aux bourses, plus question de les distribuer automatiquement en fonction de la situation des parents : elles doivent être accordées aux élèves certes pauvres mais aussi « méritants ». Un pas de plus est franchi quand les descendants d’immigrés sont accusés de faire baisser les résultats. Le ministre de l’intérieur, M. Claude Guéant, n’a pas hésité à déclarer le 25 mai 2011 sur Europe 1, et ceci en contradiction avec tous les travaux sérieux sur la question, que « les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés ». Un propos vite relayé par la rectrice de l’académie d’Orléans, Mme Marie Reynier, qui affirmait quelques jours plus tard : « Si on enlève des statistiques les enfants issus de l’immigration, nos résultats ne sont pas si mauvais ni si différents de ceux des pays européens (9). »

Pour définir un projet progressiste, il importe de comprendre enfin que nous sommes entrés dans un âge inédit de l’institution : celui de la nouvelle école capitaliste.

Christian Laval

Sociologue, coauteur de La Nouvelle Ecole capitaliste, La Découverte, Paris, 2011.

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