Hâter le printemps, par André Ouzoulias

Reçu par mail :
> Par André Ouzoulias
>
> « Après cinq années passées à la direction du pays, Monsieur Nicolas
> Sarkozy laisse notre école dévastée et, par voie de conséquence, la
> France durablement affaiblie. Qui pourrait vouloir lui délivrer un
> nouveau permis de démolir ? » C’est une tribune politique qu’André
> Ouzoulias, professeur à l’IUFM de Versailles Université de
> Cergy-Pontoise, nous envoie. Pour lui, Nicolas Sarkozy a affaibli
> l’Ecole. Il explique sa position.
>
> Monsieur Nicolas Sarkozy vient d’annoncer son désir de se succéder à
> lui-même à la Présidence de la République. À cet instant, songeant à
> l’éducation et à l’intérêt des enfants, on ne peut nourrir qu’un seul
> espoir, celui de sa défaite la plus totale, si possible dès le premier
> tour des élections présidentielles, le 22 avril prochain. Si je
> m’engage ainsi sans détour sur le terrain politique, c’est en tant que
> psychopédagogue et formateur d’enseignants. Car je vois d’abord ceci :
> après cinq années passées à la direction du pays, Monsieur Nicolas
> Sarkozy laisse notre école dévastée et, par voie de conséquence, la
> France durablement affaiblie. Qui pourrait vouloir lui délivrer un
> nouveau permis de démolir ?
>
> Certes, son bilan n’a rien de surprenant. Voilà en effet un domaine
> dans lequel le leader de la droite et ses amis au gouvernement et au
> Parlement ont tenu presque toutes leurs promesses. Relisons en effet
> le programme de l’UMP de 2007, très largement inspiré de celui du
> Front National (cf. le programme de Jean-Marie Le Pen sur l’éducation
> en 2007) : outre la suppression de milliers de postes d’enseignants
> (le tristement fameux « 1 sur 2 »), on y annonçait la remise en cause
> de la carte scolaire, la réduction de la géométrie des lycées
> professionnels, la destruction des IUFM et de la formation pédagogique
> des maitres, une aide accrue à l’enseignement privé, le recrutement et
> l’évaluation des enseignants par les chefs d’établissement, etc. On
> était également prévenu sur les intentions de l’UMP de réécrire les
> programmes du primaire, de mettre en place un « pilotage » par des
> évaluations, etc. Ces promesses étaient écrites. Elles ont été tenues.
>
> Si la majorité sortante n’a pu réaliser tout son programme, comme le
> remplacement des écoles maternelles par des « jardins d’éveil » ou le
> classement annuel des écoles primaires à travers la publication des
> résultats des évaluations CE1 et CM2, on le doit à la résistance
> obstinée des enseignants, des parents d’élèves et des collectivités.
>
> En revanche, cette majorité aura excellé dans la mise à mal des moyens
> de favoriser la réussite de tous les enfants : saccage des Réseaux
> d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED), démantèlement
> de l’éducation prioritaire, restrictions de la base sociale de
> recrutement des enseignants, assèchement de la formation continue… et
> des leviers de progrès : asphyxie des mouvements pédagogiques et
> d’éducation populaire, suppression de l’Institut national de la
> recherche pédagogique (INRP) et abandon de la recherche pédagogique en
> lien avec des équipes de terrain.
>
> Quant au fonctionnement de l’institution, on a assisté à la
> multiplication de « réformes » décidées sans évaluation préalable et
> conçues sans même consulter les principaux intéressés. Menées à la
> hussarde, sans accompagnement ni suivi, ne visant presque toujours que
> des économies budgétaires enrobées dans les mots du novlangue, tels
> ces ridicules « gisements d’efficience », ces « réformes » ont meurtri
> l’école. Emblématique de cette maltraitance : la désastreuse réforme
> de la formation des maitres, en faveur de laquelle le gouvernement
> s’est obstiné pour de maigres économies (le sixième de ce qu’a couté
> la baisse de la TVA sur la restauration !) et qui a déclenché une
> crise inouïe du recrutement, alors que tant de jeunes sont sans emploi
> et que des dizaines de milliers d’entre eux doivent renoncer au rêve
> de devenir enseignant.
>
> On a assisté jour après jour à l’affaiblissement des fonctionnements
> collectifs, à la mise en concurrence des établissements, des parents,
> des enseignants, à l’installation progressive de la défiance à l’égard
> des professionnels et à l’institution d’un management entrepreneurial
> produisant à la chaine des contrôles de plus en plus tatillons des
> pratiques des maitres et un fichage systématique des enfants. Au terme
> de ce quinquennat, les enseignants ont plus que jamais le sentiment
> d’être dépossédés de leur travail… Conjuguant tranquillement les
> défauts du modèle anglo-saxon avec ceux d’une bureaucratie à la
> soviétique, les deux ministres de l’éducation de ce quinquennat auront
> ainsi réussi l’exploit de mettre sur pied un système inédit de «
> gouvernance » thatchéro-brejnévien, engendrant de plus en plus de
> souffrance au travail pour les personnels.
>
> Soyons lucides. Si la majorité sortante était reconduite en mai et
> juin prochains, elle poursuivrait avec plus de vigueur dans cette
> direction dictée par les exigences des marchés mises en musique par
> l’idéologie ultra libérale et l’on verrait bientôt le ministre de
> l’éducation nationale faire siens les éléments les plus réactionnaires
> de la feuille de route de la Droite populaire et du FN : fin du
> recrutement des enseignants sur concours, « autonomie » des écoles,
> fin du collège unique, suppression des SEGPA, éjection précoce des
> élèves les plus fragiles des filières scolaires vers le statut
> d’apprenti, à rebours des exigences mêmes des qualifications
> professionnelles de demain, établissement d’un examen d’entrée en 6e,
> privatisation de nombreuses formations professionnelles et
> universitaires, chèque scolaire, etc. On peut leur faire confiance,
> toutes ces promesses seraient tenues… et même celles que l’UMP n’a pas
> encore osé inscrire dans son programme.
>
> Après une saignée de 70 000 postes, les responsables de cette
> politique répètent à l’envi : « la quantité ne fait pas la qualité »,
> « ce n’est pas en donnant plus de moyens à l’école qu’on lui permet de
> mieux réussir ». Ces « éléments de langage » des communicants de l’UMP
> me font irrésistiblement penser à une fripouille qui, ayant dérobé une
> bourse, dirait à sa victime, comme pour la consoler : « l’argent ne
> fait pas le bonheur ! »
>
> Mais ces 70 000 postes n’ont pas été ôtés n’importe où. Ils l’ont été
> dans des secteurs de l’éducation nationale qui, précisément,
> conditionnent la qualité du service public et la lutte contre l’échec
> scolaire : les maternelles des quartiers populaires se voient
> pratiquement interdire d’accueillir les enfants de moins de 3 ans et
> sont obligées de surcharger les classes des plus grands ; les recteurs
> sont en train de faire subir aux RASED une nouvelle et indigne saignée
> ; deux tiers des postes supprimés dans le secondaire le sont dans les
> lycées professionnels et des établissements de proximité sont rayés
> d’un trait de plume ; les remplacements sont de plus en plus
> impossibles à garantir ; la formation initiale des maitres est
> saccagée, la formation continue est sinistrée, l’éducation prioritaire
> est décimée… Voyons bien que les premières victimes de ces
> suppressions de postes, ce sont, hélas, les élèves des milieux
> populaires, ceux qui n’ont que l’école pour apprendre, tout
> particulièrement les plus fragiles. Terrible constat ! Qui crierait à
> l’abandon d’enfants serait-il tout à fait dans l’excès ?
>
> Ces mêmes responsables disent incarner « une politique du courage ».
> Mais quel courage y a-t-il à supprimer ces postes-là ? On se souvient
> qu’en juin dernier, en Lozère, Nicolas Sarkozy avait annoncé qu’il «
> sanctuarisait » les écoles rurales et que, désormais, on ne devrait
> plus craindre les fermetures d’écoles dans les villages. La raison de
> cette annonce était évidente : il s’agissait d’éviter en 2012, année
> électorale, la multiplication des manifestations locales pour défendre
> les écoles de village. 4000 écoles fermées dans les campagnes à
> travers toute la France, c’eût été 4000 groupes d’électeurs en colère
> susceptibles d’aller loin dans leur démonstration. Plutôt que
> d’affronter ce risque politique, nos courageux responsables ont donc
> décidé de s’en prendre, en 2012 mais pas les années suivantes, à des
> postes moins « visibles » (RASED, éducation prioritaire, formation
> continue, conseillers pédagogiques, etc.). Voici donc le calcul de ces
> chefs hardis : du moment que les élèves ont un maitre dans leur classe
> à la rentrée, les parents « n’y verront que du feu »… Mais là encore,
> ce sont les enfants les plus fragiles qui seront touchés : 100 000
> enfants du primaire en grande difficulté en lecture ne seront plus
> aidés par les maitres des RASED. Où est donc le courage ? Cette
> entreprise ultralibérale en matière d’éducation n’incarne en rien une
> « modernisation ». Elle nous ramène 40 ans en arrière quand les
> enfants d’ouvriers étaient systématiquement « orientés » vers les
> Collèges d’enseignement technique (CET) dès la 6e.
>
> Il est temps de réveiller notre pays de ce cauchemar. Mais on ne
> reviendra pas au statu quo ante : il est temps de mettre en débat et
> en chantier une vision républicaine, populaire et humaniste de l’école
> pour le XXIe siècle qui garantisse à tous l’accès à la culture, à la
> formation professionnelle et à la citoyenneté. L’idéal des rédacteurs
> du plan Langevin-Wallon de 1947 travaillant dans l’esprit des
> réflexions du Conseil National de la Résistance : « former l’homme, le
> travailleur, le citoyen » doit maintenant devenir un programme
> politique de rassemblement pour la renaissance de notre école. Si nous
> ferons tout pour sortir de ce long hiver pour l’école, c’est pour
> hâter le printemps.
>
>
>
> André Ouzoulias
>
> Professeur honoraire, Université de Cergy-Pontoise (IUFM),
>
> Psychopédagogue, formateur d’enseignants,
>
> Co-auteur de « L’éducation nationale en danger », Note de la Fondation
> Copernic, 12/ 2011, éditions Syllepse.
>
> Retrouver d’autres textes d’André Ouzoulias :
>
> • sur la formation des maitres : Le cauchemar de Jules Ferry, 04/2010
>
> http://91.snuipp.fr/IMG/pdf/Ouzoulias-cauch[…]
>
> • sur la suppression des RASED : Avec les RASED, défendre l’idée d’école démocratique, 11/2010

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2010[…]

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