On achève bien les écoles des quartiers populaires

Dans L’Humanité du 8 février

Education

On achève bien les écoles des quartiers populaires

Les établissements découvrent depuis un mois l’ampleur des suppressions de postes pour la rentrée prochaine. Les élèves de milieux populaires apparaissent comme les premières victimes des futures restrictions budgétaires. Reportage dans un collège ZEP des Hauts-de-Seine.

Mickaël, professeur d’histoire-géographie, a beau tourner l’affaire dans tous les sens, il en revient à la même conclusion : « On en est réduit à s’amputer la main ou le bras… » De fait, la métaphore chirurgicale résume assez bien la situation de « non choix » dans laquelle se trouve le collège Édouard-Manet de Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), un établissement en zone d’éducation prioritaire et « prévention violence » qui vit, depuis trois semaines, les affres des restrictions budgétaires prévues pour la rentrée prochaine.

Comme des milliers d’autres, ce collège a découvert en janvier la dotation horaire globale (DHG) – le nombre total d’heures d’enseignement – que l’inspection académique lui a affecté pour septembre 2012. Résultat ? Trente-trois heures disparaissent par rapport à cette année. Une réduction importante qui a surpris l’équipe enseignante.

Édouard-Manet compte 580 élèves, la majorité issue de milieux populaires. Et s’attend, selon les prévisions des écoles primaires, à voir ses effectifs grimper autour de 595. Mais, apparemment, l’inspection académique n’a pas la même calculette. Et table, dans un exercice de sous-estimation bien rodé, sur 578 élèves, justifiant ainsi cette chute de DHG… « Mais quelle que soit la réalité des chiffres, cette baisse annoncée des moyens met le collège dans une situation impossible, souligne une enseignante. On est condamné à choisir entre supprimer ou supprimer alors qu’on a un public scolaire avec de gros besoins. »

Selon les premiers calculs, ces 33 heures en moins pourraient se traduire par la disparition d’une classe de 6e – faisant bondir les effectifs moyens de 22 à 29 élèves – et de deux postes d’enseignants. Une perspective que refuserait, pour l’instant, le chef d’établissement qui a la charge de répartir la DHG.

une aberration

Mais s’il n’y a pas de suppression de classe et de postes, l’autre solution est encore plus douloureuse : revenir au nombre d’heures minimales d’enseignement, une aberration en ZEP, et supprimer une bonne partie des dispositifs destinés aux enfants le plus en difficulté. « Le collège n’aura alors de prioritaire que le nom », soupire l’enseignante. Concrètement, fini les demi-groupes – et donc les expérimentations – en physique, sciences de la vie et de la terre (SVT) et technologie pour les classes de 5e et 4e, fini la demi-heure hebdomadaire en maths qui permettait de faire des « travaux personnels encadrés » ou encore la demi-heure consacrée à l’histoire des arts (épreuve obligatoire au brevet), l’option volley, l’heure de piscine…

un signal d’alarme

L’équipe enseignante est écœurée. L’an dernier, elle avait déjà vu disparaître une classe de 4e « aide et soutien ». En 2010, c’est une option sportive qui a été sacrifiée ainsi qu’une initiation à l’allemand en 5e. Comme un signal d’alarme, en juin dernier, le taux de réussite au brevet est tombé à 58 %, soit 28 points sous la moyenne de l’académie. La direction parle d’une mauvaise « cohorte d’élèves », sans convaincre. « On a l’impression d’être dans un processus de discrimination négative qui donne moins à ceux qui ont moins », relève une enseignante en langue. Ses enfants à elle sont scolarisés à Paris. « Là-bas, cela n’a rien à voir : il y a des partenariats avec le Centre Pompidou, des classes bilangues, une foule de projets… On est face à une injustice géographique gravissime. »

Les enseignants se sont mis en grève une première journée, puis une seconde. Et ont finalement été reçus, avec des parents d’élèves, par l’inspection académique le 23 janvier. Sans résultat. Un vrai dialogue de sourds. « L’inspection parle chiffres, économies de moyens mais jamais des besoins des élèves, c’est ahurissant, s’étonne encore Lionel Rigomont, père d’un collégien de 5e. Ils ont même dit que l’on devait s’estimer heureux par rapport à d’autres ! » Mais il continue de croire dans la mobilisation. « Les parents en ont marre de se faire avoir. Dans nos quartiers, les révolutions arabes ont beaucoup touché les gens, qui se disent que, eux aussi, ils ont le droit de changer les choses. »

L’équipe éducative d’Édouard-Manet a reçu le soutien de plusieurs élus. Vendredi dernier, le député (PCF) de la circonscription, Roland Muzeau, est venu les rencontrer et dénoncer une « politique dramatique qui accentue les inégalités entre élèves. » Un courrier de sa main a atterri depuis sur le bureau de Luc Chatel.

La formation livrée au privé ?

La proposition de loi très controversée sur la formation des enseignants, déposée par le député UMP Jacques Grosperrin, va être examinée en séance publique aujourd’hui et demain. Ce texte stipule que « la formation des maîtres est assurée par les établissements d’enseignement supérieur, notamment par les universités ». Une proposition qui supprime définitivement la référence aux IUFM et offre la possibilité aux officines privées d’investir le marché de la formation des enseignants.

Laurent Mouloud

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