Collèges, lycées : chefs d’établissement… une mission impossible !

In Médiapart

 
« Hier, pour la première fois de ma carrière, j’ai fait une fiche de paie pour un tuteur…  Normalement tout cela est réglé au niveau du rectorat mais, pour faire des économies, il délègue sur nous », peste ce principal de collège, noyé ce matin-là dans la multitude de logiciels de son ordinateur. « L’opération m’a pris une demi-heure. Et cela vient se surajouter à tout ce que l’on a déjà à faire. »
 

Ce principal de l’académie de Créteil n’a pas le droit de s’exprimer sans en référer à sa tutelle qui, il le sait, ne donnera aucune autorisation. Mais, à la veille d’une nouvelle journée de mobilisation contre le projet d’évaluation des profs par les chefs d’établissement et alors que les promesses politiques pleuvent sur le renforcement de leurs pouvoirs, il veut témoigner de ce qu’est devenu son métier, loin des discours stratosphériques et des slogans politiques. Depuis quelques années, le pilotage pédagogique, au cœur de la mission des chefs d’établissement, s’est effacé derrière la gestion administrative et ce, dans un climat de toujours plus grande défiance de l’équipe enseignante qui ne voit en eux que les exécutants de la politique du ministère.

Sa dotation horaire globale (DHG), qui détermine la rentrée prochaine – nombre et effectifs des classe, emploi du temps –, vient de tomber. « A effectif constant, on me donne 40 heures de moins que l’année dernière. Mon travail, complètement idiot, va consister à chercher à comprendre pendant plus d’une semaine pourquoi l’inspection me retire ces heures. » Pourquoi, c’est-à-dire comprendre en fait où l’inspection espère qu’il taille : option découverte professionnelle ? Heures d’itinéraire de découverte ? « Je dois d’abord assurer les savoirs minimaux. » Pourtant, les heures d’itinéraire de découvertes « sont des heures consacrées à l’ouverture culturelle dont les élèves d’ici ont particulièrement besoin », explique-t-il. « Vous voyez, c’est ça mon autonomie : assurer le minimum vital. »

 

A cela s’ajoute, dans la feuille de route envoyée par l’inspection académique, un lot de plus de cinquante heures sup à caser, de gré ou de force, auprès des enseignants. S’il la suit, il va devoir fermer le poste d’une professeur de langue. Elle a fondu en larmes tout à l’heure dans son bureau. Imposer des heures sup, alors qu’un poste est supprimé, est devenu banal, même si cela crée de vives tensions avec les enseignants. Depuis quelques jours qu’il tâtonne sur l’outil informatique qu’il s’est fabriqué, il en est venu à la conclusion qu’il faudrait aussi fermer deux classes, quitte à faire exploser les effectifs. « Je vais me battre auprès du rectorat pour en récupérer une et tenter de maintenir le poste de cette enseignante. Mais ce n’est pas gagné. »

 

La période est donc, comme dans beaucoup d’établissements ces jours-ci, plutôt électrique. Dans ce contexte, les pressions du rectorat sur les chefs d’établissement pour qu’il y ait, tout à coup, deux fois moins de conseils de discipline, trois fois moins de redoublements, voire de meilleures notes au brevet, sont très mal ressenties. D’autant que ce genre de directives minent la confiance auprès des profs. Beaucoup ressentent douloureusement ce qu’ils vivent comme des atteintes continues à leurs conditions de travail, comme l’avait déjà pointé une récente étude menée par la MGEN (mutuelle générale de l’éducation nationale). Près d’un personnel de direction sur deux y déclarait que son moral s’était dégradé au cours de ces dernières années avec, déjà, le sentiment que leurs marges de manœuvre étaient des plus réduites.

« L’autoritarisme, ça ne fonctionne pas ! »

Rien d’étonnant à ce que dans leur majorité les chefs d’établissement soient sensibles aux discours qui leur promettent toujours plus de responsabilités. Etre enfin de “vrais patrons” dans leur collège ou leur lycée, certains en rêvent. Si l’UMP va très loin en proposant l’autonomie des établissements – le chef d’établissement pourrait dès lors recruter et évaluer ses profs –,  le PS plaide aussi pour une plus grande délégation de pouvoir aux autorités locales.

 

Pour Philippe Tournier, à la tête du SNPDEN, le syndicat ultramajoritaire, qui a favorablement accueilli ces annonces, une évolution est de toute façon nécessaire. « On ne peut pas à la fois nous dire, comme c’est inscrit dans le code de l’éducation depuis 1985, “vous êtes le garant de la qualité de l’enseignement”, c’est-à-dire vous êtes responsable de votre unité, et, en même temps, vous ne pouvez pas évaluer vos professeurs, vous ne pouvez pas constituer une équipe, etc. »

 

Moins audibles, sans doute bien moins nombreux, certains craignent pourtant un marché de dupes. Pour Eric Mansencal, secrétaire général adjoint du SNUPDEN-FSU, minoritaire, les chefs d’établissement n’ont ni à recruter les profs, ni à les évaluer : c’est aux inspecteurs de le faire. « Certains le disent à mots couverts, le but, c’est de museler les profs pour mieux faire passer les réformes. Mais je crois que dans l’éducation nationale, on n’usine pas des pièces. Un OS, c’est plus simple, on lui dit : tu produis tant et ensuite on contrôle. C’est compliqué de faire faire à un prof ce qu’il ne veut pas faire. L’autoritarisme, ça ne fonctionne pas ! »

 

Ces derniers mois, des conflits parfois très violents ont opposé enseignants et chefs d’établissement. A Créon, en Gironde, au retour des vacances de Noël, l’équipe enseignante du collège François-Mitterrand, qui dénonçait l’« autoritarisme » et « l’absence de concertation » de leur principale a refusé de reprendre les cours tant qu’elle serait maintenue à son poste. La fronde a finalement conduit l’inspection à nommer un médiateur avec l’assurance que la principale n’aurait plus de contacts directs avec les profs… Au collège Lenain de Tillemont à Montreuil, l’insurrection couve depuis la rentrée contre la principale pour des motifs similaires. Après plusieurs journées de grève, un dossier rapportant des faits de harcèlement sur les équipes a même été déposé à l’inspection. Le document qu’a pu consulter Mediapart révèle un climat totalement exécrable dans l’établissement. Là encore, un médiateur a été dépêché pour tenter d’éteindre l’incendie et éviter un scénario tel que celui qui a eu lieu au lycée Balzac à Paris.

 

Après des mois de conflit avec son équipe, la proviseur de la cité internationale de Balzac a été mutée. « On l’avait au départ pourtant bien accueillie. On attendait un vrai chef avec une vision », rapporte une enseignante du lycée parisien. « Mais très vite, on s’est aperçus qu’elle voulait casser tout ce qui avait été mis en place au fil du temps par les professeurs, qui sont très impliqués ici. Le dialogue était totalement impossible », explique-t-elle. Les lycéens ayant eux aussi manifesté contre la proviseur, le rectorat a décidé de mettre le holà.

 

La suite…

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