Universitaires et chercheurs s’inquiètent des ambiguités de François Hollande

Dans Sauvons l’Université du 18 janvier 2012

Universitaires et chercheurs s’inquiètent des ambiguïtés de François Hollande, Lucie Delaporte, Médiapart, 18 janvier 2012

mercredi 18 janvier 2012

Pour lire l’article sur le site de Médiapart

Après la mobilisation historique de 2009 contre la LRU, loi sur l’autonomie des universités, et une série de réformes contestées (création de l’Agence nationale de la recherche, Plan Campus, etc.), l’échec du mouvement a suscité beaucoup d’amertume. La communauté universitaire a longtemps espéré pouvoir prendre sa revanche dans les urnes. Les effets des différentes réformes qui ont profondément modifié le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche commencent désormais à apparaître au grand jour. Universités exsangues placées sous tutelle, nouveaux territoires de relégation universitaire ou enseignants-chercheurs noyés sous la bureaucratie, le besoin d’un changement de cap est plus fort que jamais.

A trois mois de l’échéance présidentielle, universitaires et chercheurs restent mobilisés. Les syndicats du supérieur ont ainsi boycotté en ce début janvier une réunion avec Laurent Wauquiez, leur ministre de tutelle. Côté politique, universitaires et chercheurs n’en finissent plus d’attendre des engagements clairs de la part du candidat socialiste qui fait la course en tête dans les sondages. Dans une tribune récente, Alain Trautmann, fondateur de Sauvons la recherche, fustigeait un candidat socialiste « indécis et flou ».

La droite met en avant ce qui, pour elle, constitue au contraire l’une des réformes les plus réussies du quinquennat et ne manque pas d’ironiser sur un parti socialiste visiblement peu enclin à revenir sur les points fondamentaux de la réforme Pécresse.

De fait, le discours de François Hollande n’est pas sans ambiguïté. « L’autonomie ça me va », a-t-il lancé lors d’un meeting au printemps, avant d’expliquer qu’il s’agissait bien sûr d’une autonomie d’une tout autre nature que celle instituée par la loi Pécresse. Quant à savoir précisément à quoi ressemblerait cette autre autonomie, et plus généralement quelles seraient les véritables alternatives pour l’enseignement supérieur et la recherche… Mystère. « Pour l’instant, je n’entends pas grand-chose », regrette Stéphane Tassel, secrétaire national du syndicat Snesup, qui ajoute que ce qu’il croit percevoir derrière les quelques phrases distillées çà et là n’est pas pour le rassurer.

Malgré les critiques très sévères qu’a pu faire le PS contre la LRU, l’abrogation de la loi n’est en effet pas à son programme. Ce qui, pour tous ceux qui ont participé au mouvement, soit une large partie de la communauté universitaire, est difficilement compréhensible.

« Le « faites-nous confiance » ne suffit pas »

Le PS, qui a choisi d’avancer en douceur, a annoncé une loi-cadre et des assises de l’enseignement supérieur juste après les élections. François Hollande affirme certes vouloir réformer la LRU en profondeur : le pouvoir des présidents d’université, jugé exorbitant, et leur mode de désignation, peu démocratique, seraient revus pour garantir plus de collégialité. Des moyens plus importants seraient accordés aux universités pour leur permettre une réelle autonomie. Pourtant, la délégation de gestion, à savoir la gestion du budget et des ressources humaines au niveau local, qui constitue le cœur de la réforme, ne serait pas remise en cause.

Pour Isabelle This Saint-Jean, qui conseille le socialiste Vincent Peillon sur l’enseignement supérieur et la recherche, « la LRU, ce n’est pas une véritable autonomie. Or l’autonomie est importante pour avoir des projets d’établissements qui ne soient pas dictés par le ministère, même si cela doit s’inscrire dans un cadre national avec un cadre national des diplômes, un statut national des personnels ». Pourtant, précise-t-elle, «  l’autonomie de gestion, je ne suis pas sûre qu’il faille y revenir. Avant, il fallait quand même presque écrire au ministère pour avoir des stylos ! ».

Faire table rase comme le demandent beaucoup d’universitaires ? Isabelle This Saint-Jean, qui est aussi l’ancienne présidente de Sauvons la recherche et aujourd’hui vice-présidente PS de la région Ile-de-France, juge que la chose n’est sans doute ni possible ni même souhaitable. « Il est essentiel de réformer le paysage institutionnel même si cela va être très difficile. L’attente est énorme mais la fatigue est immense. Il y a une très grande lassitude dans la communauté universitaire. » Détricoter ce qui a été fait pourrait, selon elle, ajouter de la crise à la crise.

« Il faut sortir des postures. Je ne pense pas que l’on puisse avoir comme seule ligne politique la destruction de ce qui a été fait », ajoute, un peu agacé, Vincent Peillon, en charge de l’éducation dans la campagne de François Hollande. « Personne ne demande que tout soit piloté d’en haut. Mais il faut passer de la concurrence à la coopération. C’est de la fine dialectique », reconnaît-il. « Il faudra fixer un certain nombre de règles. »

Des réponses pour l’instant bien en deçà des attentes d’une communauté universitaire particulièrement remontée. « Ce que nous demandons, c’est une rupture profonde. Un élément liminaire, c’est l’abrogation de la LRU. Il ne s’agit pas d’infléchir la trajectoire actuellement suivie. Il faut changer de route », prévient Stéphane Tassel, secrétaire national du Snesup. La méthode qui consiste à proposer des assises après les élections ne le convainc guère. «  Je refuse qu’on reporte tout à l’après-présidentielle. Le « faites-nous confiance » ne suffit pas. La communauté qui a lutté dans sa quasi-totalité mérite mieux. »

Ne se focaliser, en outre, que sur les questions de moyens ou de gouvernance est un peu court pour le président du Snesup. « Imaginons qu’on garde le canevas de l’autonomie et qu’on augmente les moyens. Rien n’empêchera la pression sur la masse salariale qui a lieu aujourd’hui. Rien n’empêchera une université de prendre un ETP (équivalent temps plein) et payer deux précaires ou alors, à l’inverse, payer deux ETP et un chargé de mission dont on ne sait pas très bien qui l’a choisi », s’alarme-t-il.

Une équipe de campagne qui relève du savant mélange

Concernant la recherche, le flou est tout aussi grand. Quel avenir pour l’ANR, l’Agence nationale de la recherche créée sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin ? Cet organisme, qui oblige aujourd’hui les chercheurs à passer l’essentiel de leur temps à courir, souvent en vain, après des financements et institutionnalise dans les faits la précarité, est unanimement décrié. Si les conseillers de François Hollande reprennent à leur compte l’essentiel de ces critiques, la suppression de l’ANR n’est pourtant pas au programme. Ce qui, là encore, laisse dubitatifs nombre de chercheurs.

« Je ne suis pas hostile au financement par projet, cela peut notamment avoir du sens pour les jeunes chercheurs. Même s’il faut dire clairement que l’on s’engage sur des financements majoritairement récurrents », précise Bertrand Monthubert, le secrétaire national à l’enseignement supérieur et à la recherche du Parti socialiste, lui aussi ancien président de Sauvons la recherche, et longtemps vent debout contre l’ANR.

Plus que de l’ambiguïté dans la position actuelle du parti socialiste, Bertrand Monthubert y voit une nécessaire subtilité sur des sujets aussi complexes : « Je compte sur l’intelligence des gens. »

Concernant l’AERES, l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, créée en 2006, les mêmes questions se posent. « Nous demandons un moratoire sur l’AERES qui instaure de la discrimination dans tout le système », souligne Etienne Boisserie, président de Sauvons l’université. En classant les chercheurs, les laboratoires, sur des critères hautement contestables, l’AERES cristallise les critiques. Et, faute d’engagements précis, beaucoup craignent que le PS ne fasse, au mieux, que changer le nom de l’agence tout en gardant son principe.

Dans ce cadre, la coexistence dans l’entourage de François Hollande de personnalités très favorables à la LRU et d’autres qui y sont notoirement hostiles sème la confusion. De fait, le staff de Hollande semble tenter un savant mélange entre pro et anti. Si Bertrand Monthubert, ex-président de Sauvons la recherche, ne fait pas stricto sensu partie de l’équipe de Hollande, Isabelle This Saint-Jean a été l’une des figures du mouvement d’opposition à la LRU. Elle apparaît aux côtés de Vincent Peillon au même niveau que l’ancien président de la CPU (Conférence des présidents d’université), Lionel Collet. La présence de celui dont Etienne Boisserie affirme qu’il est celui «  qui a mis à genoux la CPU devant Pécresse » dans l’équipe du candidat socialiste passe plutôt mal.

De même, la présence auprès de François Hollande de l’économiste Philippe Aghion, professeur d’économie à Harvard, qui a rédigé pour Valérie Pécresse un rapport sur l’excellence universitaire fait aussi grincer des dents. Ce dernier prône un modèle de gouvernance à l’américaine avec des instances administratives et académiques séparées. Et donc, pourquoi pas, un président non issu de l’université, définitivement gestionnaire.

Pourquoi, à trois mois et demi de l’élection, le candidat socialiste n’a-t-il toujours pas précisé ses positions sur tous ces points ? Etienne Boisserie, président de Sauvons l’université, concède que ces thèmes sont compliqués à aborder dans une campagne présidentielle : « Il est électoralement parlant plus facile de s’adresser aux étudiants et à leurs parents. »

Pour beaucoup d’enseignants-chercheurs la campagne a donc pour l’instant un goût d’inachevé. « La vraie question de fond, c’est l’autonomie, pourquoi ? A quoi cela sert ? » estime ainsi Pierre Jourlin, maître de conférences à l’université d’Avignon et responsable de Sud-Education Vaucluse. « Mais on a le sentiment que rien ne sera dit dans cette campagne. Comme on a été pas mal insultés depuis cinq ans, explique-t-il, par allusion au discours du président de la République moquant ces chercheurs venant travailler parce qu’il y avait de la lumière et du chauffage, beaucoup de collègues me disent qu’il faut avant tout faire échec à ce gouvernement et que si le discours socialiste est loin d’être clair, ce sera toujours moins pire que ce qu’a fait Nicolas Sarkozy. » Pas sûr non plus que cela soit totalement suffisant.

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