Luc Chatel et Vincent Peillon : une éducation, deux écoles ?

Dans Libé du jeudi 19 janvier 2012

[commentaires de Ensortantdelecole au fil de l’interview, entre crochets]

Luc Chatel et Vincent Peillon : une éducation, deux écoles [?]

Interview—L’actuel ministre de l’Education nationale et le conseiller de François Hollande, défendent des projets opposés.

Par VÉRONIQUE SOULÉ

Tandis que la promesse de François Hollande de créer 60 000 postes dans l’éducation sème la zizanie au sein du Parti socialiste (lire page 12), son conseiller éducation, Vincent Peillon, et le ministre Luc Chatel ont répondu séparément aux questions de Libération sur leur vision de l’école.

Comment voyez-vous l’enseignant de demain ?

Luc Chatel : Pendant longtemps, sa mission essentielle a été de transmettre le savoir. Or, le monde a changé, l’école aussi. Cela reste le cœur de son action. Mais face à des classes hétérogènes et des enfants de la génération Internet, le métier est devenu plus complexe et il a d’autres missions : apporter un soutien scolaire différencié selon les élèves, participer à l’élaboration du projet pédagogique, recevoir les parents… C’est important d’avoir ce débat.

Pour moi, il est clair que dans le secondaire, il faut désormais déterminer le temps de travail des enseignants par des heures de présence dans l’établissement, afin d’inclure toutes ces missions, et non plus seulement par des heures de cours comme cela se fait depuis le décret de 1950 sur les obligations de service [18 heures de cours hebdomadaires pour les certifiés, 15 pour les agrégés, ndlr]. On entérinerait ainsi ce que de nombreux enseignants font déjà.

Vincent Peillon : Après ce quinquennat, les conditions matérielles et morales faites aux enseignants se sont tellement dégradées que l’on a une crise du recrutement. Il faut d’abord redonner aux professeurs les moyens d’enseigner. C’est pour cela que nous défendons l’idée d’un contrat : toute la nation doit s’engager à leurs côtés.

Les tâches se sont diversifiées et doivent être reconnues. Nous ne pouvons pas rester en l’état. Mais la seule réforme qui marchera se fera avec les enseignants – et non sans eux, comme le fait ce gouvernement. Commencer par revoir les obligations de service est une erreur, et même une faute à l’égard des enseignants qu’on a l’air de désigner comme responsables d’échecs imputables à une politique. Aucun professeur du secondaire ne travaille 15 ou 18 heures, mais 37, voire 38. On ne peut pas traiter ces questions avec des slogans. Après une concertation approfondie, si nous l’emportons, nous prévoyons une loi à l’automne.

Face à ces tâches, la formation des enseignants est-elle suffisante ?

L.C. : Le choix de la masterisation [la réforme très contestée de 2009, selon laquelle les enseignants doivent avoir un master et non plus une licence] était le bon. Mais les transitions sont difficiles. Progressivement, on arrive à une formation disciplinaire de qualité, et tous les professeurs stagiaires [pendant leur première année d’exercice] ont un tuteur dans leur établissement. Cette année, les démissions, de 1% à 2%, sont encore inférieures à l’an dernier. On a beaucoup diabolisé cette réforme. Mais connaissez-vous un métier où l’on vous apprend tout avant de commencer ? Aux urgences, vous êtes reçus par une personne en blouse blanche qui est souvent un étudiant.

V.P. : Le gouvernement a détruit la formation. Quelque 70% des nouveaux enseignants sont mis devant des classes sans formation ni accompagnement. Nicolas Sarkozy et Luc Chatel se vantent d’avoir prévu 108 heures de stage par an pour les étudiants en master, soit 3 heures par semaine. Ce n’est pas sérieux !

Il faut reconstruire entièrement la formation. François Hollande a pris un engagement : nous ne reviendrons pas sur la masterisation. [quoiiiiii ???] C’est la façon de faire qui a été mauvaise, car cette réforme a été décidée dans le but de supprimer des postes, Bercy dictant la politique éducative. Mais nous mettrons aussi en place un système de prérecrutement, permettant à des jeunes de milieux modestes ayant la vocation, de faire des études longues qu’ils n’auraient pas pu financer. [et voilà. On va avoir droit à la guerre des demandes de bourses ! Comment va-t-on faire pour calculer la différence entre « celui qui en a VRAIMENT besoin » et « celui qui peut ponctionner ses parents allègrement » ??? Pour ma part, j’avais des parents qui avaient les moyens, comme on dit, mais heureusement que l’IUFM était une formation payée POUR TOUT LE MONDE, sans différence entre « riches « et « nécessiteux », car moi toute seule, je n’avais pas un sou (vu que je n’avais pas de temps pour en gagner) et je trouve ça normal que ce soit l’Etat qui paie la formation de ses enseignants ! C’était au moins un point positif de l’IUFM : on était tous égaux devant la formation ! Quand on est étudiant, peu de gens peuvent se payer des études…] Pour les modalités de la formation que nous voulons, nous poursuivons les discussions.

Faut-il aujourd’hui réformer le collège unique ?

L.C. : Le fait que 100% d’une classe d’âge soit au collège a été un progrès considérable. Mais au moment où notre stratégie consiste à personnaliser et apporter une réponse individuelle à chaque enfant, il y a un paradoxe à continuer à parler de collège unique, à ce que tous les élèves fassent la même chose entre 10 et 14 ans.

Au collège, il faut commencer à proposer des parcours tenant compte de la diversité des élèves. Avec un bémol : il ne faut pas que ce soit définitif et que ce soit une pré-orientation à 12 ans – l’orientation se faisant en fin de troisième. Il faut laisser toutes les possibilités ouvertes. Mais il y a des élèves qui suivent moins bien à partir de la quatrième et qui ne sont pas faits pour les matières théoriques. Nous allons les ouvrir au monde professionnel et leur montrer d’autres disciplines. L’idée, c’est le collège pour tous, mais avec des parcours différenciés. Il y a par ailleurs une rupture trop forte entre le CM2 et la sixième, que nous voulons atténuer. Dans le dispositif «Eclair», cette année, des professeurs de primaire vont apporter un soutien en lecture à des élèves de sixième.

V.P. : Différencier les élèves à partir de la fin de la cinquième est la pire des solutions. Cela a échoué partout dans le monde. Les systèmes qui réussissent sont au contraire ceux qui proposent les parcours communs les plus longs.[je suis bien d’accord]

Pourquoi tout à coup s’attaquer au collège ? Les enfants qui arrivent en sixième viennent de l’école élémentaire. Et 40% ne maîtrisent pas bien les apprentissages de base en fin de CM2. Si cela n’est pas réglé, on aura beau faire, ce sera le tonneau des Danaïdes. Il faut avant tout que les élèves arrivent au collège en possédant les fondamentaux, et travailler la transition primaire-collège, de même que celle entre le lycée et l’université pour éviter l’énorme gâchis en premier cycle.

La question des moyens serait-elle dépassée ?

L.C. : Je vais peut-être surprendre mais le problème des moyens ne se pose pas à l’Education nationale pour moi. On investit 7% du budget de la nation dans l’éducation, plus que la moyenne des pays de l’OCDE et de l’Union européenne. On dépense 80% de plus depuis 1980 par élève, en euros constants. [Luc, tu radotes… ça a été prouvé et re-prouvé que ces chiffres étaient faux…] Les moyens sont là. Le problème, c’est leur répartition. Il faut sortir de l’égalitarisme qui a fait tant de mal [c’est vrai. C’est moche. La société n’est pas égalitaire. Pourquoi chercher l’égalité à l’école ?]. Dans de grands lycées parisiens, il peut y avoir 38 élèves par classe, voire plus. Dans certaines classes de collèges difficiles, 22 élèves, cela peut être déjà beaucoup. C’est un mensonge de dire aux enseignants que l’on va en recruter 60 000 et qu’on va les payer plus. C’est désastreux. Les finances ne le permettront pas. Soit on reste dans le pur quantitatif comme pendant vingt-cinq ans, et cela se fait au prix de leur paupérisation. Soit, c’est difficile mais courageux, on ne remplace pas tous les départs à la retraite et il y a moins d’enseignants mais mieux rémunérés. C’est ce que nous avons fait : nous avons augmenté de 18% le salaire des débutants, qui toucheront 2 000 euros en février.[waouhhhhh, je regrette de ne plus être débutante ! Et les anciens, on baisse leur salaire pour équilibrer ? Mais, heu… Tout ça, ça va permettre, peut-être, de faire venir de nouveaux candidats au concours… Pardon, il serait plus juste d’écrire : de « recruter massivement à Pôle emploi de nouveaux intérimaires-précaires de l’éducation », mais… après ? On est débutant pendant combien de temps ?]

V.P. : Les moyens doivent être suspendus à des fins. Pour nous, l’école n’est pas un coût, mais un investissement. Et la France n’investit pas assez dans son avenir. Avoir des professeurs mieux formés, faire réussir tous les enfants au CP, que des élèves et des enseignants n’aillent pas à l’école la peur au ventre, faire accéder les enfants à la culture, réduire les inégalités… tout cela suppose des moyens.

Mais nous ne mettrons aucun moyen qui ne réponde pas à un besoin. C’est le sens de la proposition de François Hollande qui consiste à créer durant son quinquennat 60 000 postes supplémentaires, pas seulement d’enseignants. La condition sera l’amélioration des performances. Ce sera un contrat, avec une évaluation des résultats et une véritable refondation. [aieaieaie, j’étais presque d’accord avec toi, jusqu’aux mots « performances » et « évaluations des résultats »…]

Vincent Peillon, pourrez-vous aussi revaloriser les enseignants en pleine crise ?

V.P. : Nicolas Sarkozy ne croit qu’en l’argent. Mais tout le monde ne fonctionne pas qu’à l’appât du gain, et ce n’est pas la demande première des enseignants. C’est même beaucoup de mépris envers eux : il y a encore une autre culture, d’autres valeurs. Quant à la revalorisation qu’il se vante d’avoir faite, c’est de la poudre aux yeux. Il en faudra bien une, mais réelle.

Luc Chatel, peut-on encore supprimer des postes ?

L.C. : Il faudra continuer dans cette logique – moins d’enseignants mieux rémunérés. Mais pour y parvenir, il faudra réfléchir à l’organisation du système – donner encore plus d’autonomie aux établissements et de marge de manœuvre aux proviseurs qui sont mieux placés que moi pour répartir les moyens. Déléguer, responsabiliser, fixer des objectifs et évaluer [virer les incompétents, privatiser, économiser, donner des primes aux plus méritants…] : c’est cela, l’éducation moderne [néolibérale]. Ce sera au candidat de s’exprimer sur le sujet.

Vaincre l’échec scolaire, un fléau en France, est-ce une utopie ?

L.C. : Non. Tout notre travail depuis 2007 va dans le sens d’une politique ciblée, avec de l’aide personnalisée en primaire, un tiers des collégiens en soutien scolaire après les cours, des internats d’excellence pour des élèves qui n’auraient pu aller jusqu’au bac… Il y a aussi le dispositif «Eclair» pour les 300 collèges les plus difficiles avec des élèves de milieux défavorisés, où l’on met plus de moyens et l’on fait davantage confiance aux équipes, avec le principal qui recrute [tel un bon chef d’entreprise, avec une petite prime à la clef ! Lire ici]. Les premiers résultats de cette politique sont encourageants.[ah bon ? C’est pas ce qu’on lit partout… Paraît qu’il y a toujours aussi peu d’enseignants qui veulent bosser dans les établissements « difficiles » ! Lire article sur le sujet  ici ]

V.P. : L’échec se joue précocement. Or, nous avons dans le primaire l’un des taux d’encadrement [le nombre d’élèves par prof] les plus faibles de l’OCDE [se méfier des chiffres de l’OCDE…]. Il faut investir massivement dans les premières années d’école. Nous sommes prêts à mettre davantage de moyens, notamment des enseignants, en CP et en CE1, ainsi qu’au début du collège, et à permettre à nouveau l’accueil des petits en maternelle.[et quid des conditions d’organisation de la classe ? De l’école ? Des heures de concertation en équipes ? Avec les parents ? Quand va-t-on y réfléchir ?]

Il y a bien deux visions de l’école ?

L.C. : Notre vision est celle d’une école républicaine capable d’offrir une solution à chaque élève à la sortie, de faire du sur- mesure, de responsabiliser [le mot est lâché] et de restaurer l’autorité des enseignants [Comment ? En recrutant des policiers à la place de pédagogues ?] … Pour la première fois depuis longtemps, la droite à une vision très claire de l’école. La gauche, elle, l’a délaissée il y a une dizaine d’années et n’a pas su la reconquérir. Elle n’a qu’une idée en tête : «Toujours plus.» Pour ma part, j’œuvre pour le «toujours mieux».

V.P. : Avec la droite libérale et bonapartiste au pouvoir, on a aujourd’hui une école qui en laisse un grand nombre au bord de la route. Le capital socio-économique est déterminant dans la réussite, des territoires sont relégués et l’école est devenue une grande machine à trier. A l’opposé, nous défendons une vision d’égalité républicaine. L’école est un bien commun, les moyens doivent aller à la réussite de tous. Nous croyons en la connaissance, le savoir, le dévouement et le désintéressement, et aussi en la laïcité. Et nous pensons que l’Etat a des responsabilités dont il ne doit pas se défausser.

Lire l’interview intégrale de Luc Chatel.

Lire l’interview intégrale de Vincent Peillon.

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