« Une réforme à contre-courant », Nathalie Mons, à propos des évaluations des profs

Dans Libé du vendredi 16 décembre

«Une réforme à contre-courant»

InterviewNathalie Mons, spécialiste de la comparaison internationale des politiques éducatives.

Par VÉRONIQUE SOULÉ

Nathalie Mons, maître de conférences à l’Université Paris Est-Marne la Vallée, est spécialiste de la comparaison internationale des politiques éducatives (1). Elle analyse le projet de réforme d’évaluation au regard des pratiques en Europe.

Y a-t-il un modèle dominant d’évaluation ?

Pendant longtemps, l’évaluation individuelle par des inspecteurs – ce qui se pratique aujourd’hui en France – a été le système classique. Mais, à partir des années 90, avec l’autonomie des établissements qui s’est répandue, on a de plus en plus évolué vers une évaluation collective de l’établissement. C’est logique : lorsqu’il y a autonomie, l’activité des enseignants est moins réglementée. L’inspecteur continue d’aller voir le professeur dans sa classe pour observer comment il suit le programme, ses méthodes pédagogiques, etc. Mais on ne peut plus se limiter à cela. On va regarder aussi les résultats de l’équipe, les progressions globales des élèves, avec les résultats aux tests nationaux par exemple, le nombre de redoublements, les rapports avec les parents, etc.

Aujourd’hui, vingt-deux pays européens, sur les trente que nous avons étudiés, ont ces évaluations collectives en plus de celles individuelles des profs. Près de la moitié de ces pays ont en plus introduit une évaluation par les chefs d’établissement. Mais, à deux exceptions près – les Pays-Bas et la Norvège -, ceux-ci ne sont jamais seuls à évaluer. Partout, l’inspecteur garde un rôle important.

Avec le projet du ministère qui donne un rôle clé aux chefs d’établissement, la France se situerait où dans ce cadre européen ?

Si l’inspecteur n’est plus qu’une aide à la décision du chef d’établissement qui, lui, porte le jugement final, la France adopterait un modèle ultraminoritaire, en vigueur dans deux pays, et en plus en voie de disparition – la Belgique l’a abandonné il y a quelques années en décidant d’avoir recours aussi à des inspecteurs. Elle irait ainsi à contre-courant des tendances actuelles qui vont vers le collectif et un regard externe.

Comment expliquer cette particularité française ?

Malgré la rhétorique en vogue sur l’autonomie, on a du mal en France à penser le collectif. On s’intéresse à chacun des membres de l’équipe pédagogique mais sans comprendre vraiment qu’il s’agit d’un collectif. La France est à cet égard en retard : elle est l’un des rares pays à ne pas évaluer ses établissements.

Beaucoup estiment que l’évaluation actuelle n’est pas satisfaisante : êtes-vous d’accord ?

Tout à fait. D’abord elle se fait au compte-gouttes. Faute de moyens, les inspecteurs viennent très rarement dans les classes. Or les professeurs sont demandeurs : leurs progressions de carrière et individuelles dépendent en bonne partie des inspecteurs. En plus, un regard extérieur comme celui de l’inspecteur, qui connaît votre discipline, est toujours intéressant pour un enseignant qui a envie de dialoguer et d’avancer sur ses pratiques.

Y a-t-il un système qui marche ?

S’il n’y a pas un bon modèle, on connaît aujourd’hui les conditions nécessaires : il faut une multiplicité de regards – intérieur comme, pourquoi pas, celui du chef d’établissement, extérieur comme celui de l’inspecteur – et des critères les plus larges possibles. La grande tendance, aujourd’hui, c’est d’avoir «plusieurs regards évaluatifs». En fait, on superpose les évaluations. Ainsi, quatorze pays en Europe ont ajouté à leur dispositif une autoévaluation des établissements. Ceux-ci retiennent un certain nombre de points – résultats des élèves, projets interdisciplinaires, etc. – et mesurent leurs manques et leurs progressions. On a montré que cela avait un effet mobilisateur.

Ce qui est important aussi, car il ne s’agit pas d’évaluations-sanctions, c’est de faire le lien avec des incitations. Je ne parle pas d’incitations financières car ce n’est pas ce que les enseignants demandent en premier, mais plutôt d’un meilleur confort de travail – des décharges, des stages de formation continue…

Les profs français dénonçant la réforme seraient-ils rétifs à l’évaluation ?

Non, je ne crois pas. Mais tout ce qui touche au statut des enseignants, en France comme ailleurs, est ultrasensible car on touche au métier même.

(1) Elle a participé comme experte à l’étude «Responsabilité et autonomie des enseignants en Europe», Eurydice, Commission Européenne, Bruxelles, 2008

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